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mardi, 28 mai 2013

Le regard

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Photographie M.Chartier




Parcourir les anciens albums de photos me trouble profondément. Fermer vite les pages sur des yeux qui ne sont plus mais qui, pourtant, insistent, interpellent, quémandent, vous pénètrent jusqu'au fond de l'âme, comme si l'éternité était un peu de notre faute.

Se souvenir n'est pas suffisant. Moi qui gravite dans des activités que certains jugent passéistes, il y a longtemps que je l'ai compris. D'un regard à l'autre, il ne doit pas y avoir de cassure et c'est cela, au fond, qui nous gêne. Quand je te regarde, d'autres yeux te regardent. Quand un père ou une mère se retournent vers leurs enfants, d'autres yeux les voient dans une sorte de généalogie du regard.

Le regard est éternel: je suis au pied de cette montagne que mon grand-père ou mon père ont contemplée si souvent.

Devant l'objectif du photographe, on sait inconsciemment qu'il est figé pour toujours et que des vivants, beaucoup plus tard, vont le découvrir à leur tour, bien au delà de notre propre mort. Il est le même pour tout le monde à ce moment là, impassible et aigu.

Quand la mort nous prend, les yeux restent ouverts, ne voulant rien perdre d'ici-bas, en un ultime réflexe de défense. La mort pourrait-elle s'y tromper? Ce qu'elle ne sait peut-être pas, c'est que des yeux neufs vont prendre la relève: à jamais.


Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°4

samedi, 25 mai 2013

La chèvre

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Sculpture de Bernard Lacroix, photographie galerie Fert.





On disait autrefois qu'une chèvre, à elle toute seule, faisait vivre une petite famille. Elle donnait son lait deux fois par jour et deux ou trois cabris par année. Rustique, toujours en bonne santé, peu exigeante, on la trouvait surtout chez les pauvres et les personnes âgées.

Quand ma grand-mère Jeanne, le moment venu, menait sa chèvre motte* au bouc de son voisin Dian Quauqui, il fallait traverser la cuisine pour aller à l'étable et, comme l'étable était "borgne", c'est-à-dire sans ouvertures sur l'extérieur, le plus pratique était de sortir le fumier par la fenêtre de ladite cuisine. Personne ne s'en plaignait, ni ma grand-mère, ni la chèvre et encore moins le bouc.

Le père Gallet était l'heureux propriétaire d'un énorme "Botiou". Il faisait du "service à domicile" en trimballant le bel étalon dans une remorque derrière sa bicyclette.


Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°8


* chèvre motte: chèvre sans cornes.




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Croquis de Bernard Lacroix, extrait du recueil Croquis minute


jeudi, 23 mai 2013

Les poules

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Croquis de Bernard Lacroix, extrait du recueil  Croquis minute

 




Comme la plupart de mes semblables, j'aime les poules pour ce qu'elles font : un œuf! D'abord une constatation : les poules deviennent rares. Il m'a fallu ruser pour en trouver, finalement dans un poulailler quasiment clandestin et, où le coq est banni, il y a des parisiens ou des genevois dans le voisinage.

Autrefois, ma grand-mère sortait ses poules tous les jours vers les quatre heures. Il fallait les surveiller pour qu'elles n'aillent pas se faire écraser sur la route. Malgré cela, il y en avait toujours une ou deux qui lui faussaient compagnie. On les retrouvait invariablement dans le poulailler des voisins, histoire de changer de coq ou tout simplement pour voir ce qui se passait ailleurs, peut-être! "Jeanne, venez voir, je crois bien qu'il y a une de vos poules avec les nôtres". Ma grand-mère revenait quelques minutes après avec la fugueuse sous le bras sans chercher à la punir. Car comment punir une poule?

Les volailles avaient droit à quelque attention : on leur faisait cuire des pommes de terre soupoudrées de son. On veillait à ce qu'elles aient toujours de la bonne eau à boire. L'hiver, on les "rentrait" dans une sorte de cagibi, le plus souvent situé sous l'escalier qui menait au premier étage. On ouvrait ou on en refermait le "trapolet", petit orifice qui leur permettait de sortir ou de rentrer à leur guise.

On les dit bêtes. Pourtant leur tout petit œil vous scrute intensément. Elles vous reconnaissent, elles vous suivent tranquillement, à votre pas, elles rentrent dans la maison, picorent sous la table, elles trouvent toujours quelque chose à manger, n'importe où, même dans l'église quand la porte est restée ouverte. Elles grattent le sol, s'énervent, s'agitent dans leur bain de poussière. Mort aux vers de terre, aux limaces et aussi aux vipères, qu'elles estourbissent à coups de bec rageurs.

Le poulet, comme son nom l'indique, est le gendarme de la basse-cour, le père, le gardien omniprésent. Attentif à tout ce qui se passe, il en oublie sa propre faim, dodeline de la tête, secoue ses ailes rageusement, crie, s'énerve, bouscule s'il faut. Le soir, il s'endort rassuré quand toutes ses protégées sont sagement alignées sur le "jo"*. S'il se trouve bizarrement sans voix dès que le jour baisse, ce sera pour mieux s'égosiller dès que le soleil s'annoncera le matin venu.

"Poules"! Pourquoi tout à coup ce nom plein d'équivoque? Pourquoi désigne-t-il une femme de mauvaise vie alors que les poules, les vraies, sont des mères ô combien prévenantes et fidèles? Et puis, cette façon bêtifiante qu'ont les hommes de jouer au coq : "Viens ma poule, viens ma poulette, viens poupoule...!".

Avec une chèvre et deux poules on fait vivre une maison, disait-on dans le temps. C'était vrai! C'est pourquoi j'ai voulu, à ma manière, leur rendre hommage. C'est fait pour les poules.

Á bientôt les chèvres!


Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°6


* le jo: le perchoir.



samedi, 18 mai 2013

La nuit

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La nuit, gouache de Bernard Lacroix




Sur un tapis incandescent

La nuit bleue s'avance.

Bientôt noire elle sera

Mais les lumières demeurent

Repoussées par le vent,

Engrangées par le ciel,

Á l'envers des nuages.

De l'autre côté du soir.


Bernard Lacroix, Ciels, arbres et labours

samedi, 11 mai 2013

Comptines chablaisiennes

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Sculpture de Bernard Lacroix. Photographie galerie Fert.

 

 

 

 

Corbé, corbasse,

Ton pore est coué,

Ta more est couasse,

Corbé, corbé!

 

*

 

Piu, piu,

S'te peque mon nâ,

Z'tefô on coup d'estropie!

 

*

 

C'est l'Prince de Carignan

Qui s'en va t'à la guerre,

La guerre de Marignan,

Le Prince de Carignan.

 

Il avait un cheval

qu'avait la tête derrière

Et la queue par devant

Le Prince de Carignan.

 

*

 

Dodo pounette

Catherinette,

Endormez-moi cet enfant

Jusqu'à l'âge de quinze ans

Quand quinze ans seront passés

Il faudra la marier :

Dans une chambre

Pleine d'amandes

Un marteau pour les casser

De bonnes dents pour les manger!

 

*

 

Rondin, picotin,

La Marie a fait son pain

Pas plus gros que son levain,

Son levain était moisi

Son pain n'a pas réussi: tant pîs!

 

*

 

O Dian

Vin sé

Vin lé

Vin io

Vin bas

Y'a des bougnettes

Avoué du lâ.

 

*

 

Bin, bô,

La cloche du Lyaud

Qu'a zin d'batau

qu'un clu d'sevau,

Quoui y'est qu'la metto?

Y est l'fou du Lyaud!

 

*

 

Derrière chez ma tante

Y'a des pommes à vendre

Des rouges et des blanches

Quatre quatre pour un sou

Mademoiselle tournez-vous!

 

Les cahiers du musée n°6

 

 

 

 

samedi, 04 mai 2013

Pour bien labourer

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Pour bien labourer, il faut connaître l'oiseau : chaque temps a son précieux annonceur. Il y a par exemple, l'oiseau du point du jour qui réveille le laboureur sur quatre notes : " Féli tê lèvo?" (Félix, tu es levé?). L'oiseau de la pluie qui nous prévient et qui insiste : "Pluie, pluie,pluie!". Le "compte fagots" qui s'approche dès que le bûcheron sort le pain de la musette ... et tous les autres :

 

Le rabidolet (roitelet)

Le bossati (troglodyte)

Le fouifoui ( pinson)

Le momélot (loriot)

Le chaw (choucas des tours)

La pipine au Bon Dieu (bergeronnette)

Le cardinalin (chardonneret)

Le cul brelot (rouge-queue)

La matagasse (pie grièche)

L'agasse ( pie ordinaire)

La lordère (mésange)

La grive à pacot (grive musicienne)

La creblette (faucon crécerelle)

Le cocu (coucou)

Le corbé (corbeau)

Le piot (pic-vert)

Le piot jaillet (pic-épèche)

Le cou roge (rouge-gorge)

Le bouzat (épervier)

Le crenalet (tourterelle)

Le vardereule ( verdier)

Le générai (geai)

Le oué (buse)

Le tiou (milan noir du lac)

Le déboteni ( bouvreuil)

La bobue (huppe)

Le racle (martinet)

Le cul-blanc (hirondelle de fenêtre)

Le crapaud volant (engoulevent)

Le tiolu (merle)

La terraillette (fauvette)

... fidèles témoins de la geste saisonnière.

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°10

 

 

mercredi, 01 mai 2013

Les hommes buvaient beaucoup

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Les hommes buvaient beaucoup, les femmes quelquefois, les enfants quelquefois, hélas! La campagne se travaillait à bras et puis la misère donne soif. On faisait la tournée des caves jusqu'à point d'heure. Le dimanche, les chantres "poussaient" les vêpres entre deux tonneaux de chansons à boire. Les habitants de Concise qui pratiquent encore à l'occasion ces joyeuses descentes et qui ne manquent pas d'humour, ont appelé leur chorale paroissiale La voix des caves .

Comme partout, au début du siècle, l'absinthe sévit. On a pu compter à Fessy sept cafés pour 250 habitants, y compris le fameux Cercle Républicain, sorte de coopérative qui permettait de boire moins cher, c'est-à-dire d'autant plus.

L'alcool n'était pas mortel pour tout le monde : " Á quoi attribuez-vous cette santé de fer?" demandait une parisienne au vieux Léon qui frisait sans ennuis les 90 ans. "Au fait que je bois tous les matins un grand verre d'eau en me levant!". Le malin oubliait tout simplement de préciser qu'il s'agissait bien d'un verre d'eau-de-vie. Il n'était pas rare qu'un ménage fasse annuellement 1500 à 2000 litres de cidre, qu'il n'était pas seul à consommer, bien sûr, mais comme tout le monde en faisait à peu près autant...

On buvait aussi la "chèvre" : du cidre sous pression contenu dans un petit tonneau à larges douves, auquel on ajoutait de la vanille et un peu de rhum. C'était le luxe des soirs d'été.

Dans les terres en pente de Brens, de Bonnatrait, de la Petole sur le chemin du Col de Cou... poussaient des vieux plants qui laissaient le verre rouge une fois vide, l'estomac entre le rejet et la colique. Á Rezier sévissait le "botiou" au goût sauvage, d'où son nom, au grain allongé et à la peau dure, qu'aucun échalas ne pouvait retenir puisqu'il avait la fâcheuse tendance à ramper au sol comme une ronce. On faisait un écart de plusieurs centaines de mètres pour fuir l'invitation des propriétaires de ces cépages maudits.

Alors que tout enfant j'accompagnais notre curé Mercier pour la bénédiction des maisons, Jean du Moulin eut la malicieuse idée de nous en verser un grand verre à tous les deux. L'effet fut immédiat : j'oubliais ma fonction quasi ecclésiastique pour courir me soulager derrière le premier arbre venu, n'ayant même pas eu le temps de poser ma botte à moitié pleine des jolis œufs qu'on avait coutume d'offrir à cette occasion.

La fin novembre voyait le passage de la machine à goutte ou, si vous voulez, de l'alambic : une attraction pour les enfants et une aubaine pour les vieux poivrots qui profitaient de l'occasion pour s'envoyer de grands verres de gnôle fraîche, sans attendre qu'on la coupe pour en atténuer le degré. Un bœuf n'aurait pas tenu le coup. On en profitait aussi pour cuire les betteraves rouges et des chapelets de saucisses pour leur donner une saveur de plus. On distillait tout ce qu'on pouvait : les belosses ( prunes sauvages), les margales (petites cerises de montagne noires et sucrées), le sureau, la lie de cidre qui, quand elle était mal conservée, donnait au résultat l'odeur de ce que je n'ose pas vous dire. Un farceur de Lully en jetait quelques gouttes sur le pantalon de Jean Coqui quand il attendait le car pour aller au marché de Thonon. Il trouvait ainsi toute la place qu'il voulait.


Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°10