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dimanche, 02 avril 2017

Le signe de la Croix dans la peinture de Bernard Lacroix

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Chemins ardents ( 1970)

Huile sur bois de Bernard Lacroix

 

 

 

 

Dans la peinture de Bernard Lacroix, "c'est avant tout la composition qui prédomine, la ligne, la croix (sic!) et l'aplat de couleurs pures. Cézanne, Mondrian, Manessier, de Staël, sont quelques noms qui effleurent la surface de la toile" écrit Alain Livache¹. Si ces quatre grands noms on influencé Bernard Lacroix, on est tenté de rapprocher son œuvre, en premier lieu, de celle de Nicolas de Staël : tous deux dépassent l'antinomie entre abstraction et figuration. Comme le précise Alain Livache, " la couleur n'est pas illustrative, elle assume un rôle expressif à part entière. Cet aller-retour incessant entre abstraction et figuration situe bien l'enjeu d'un travail pictural dépassant l'anecdotique : lorsqu'un paysage est représenté, celui-ci n'est pas identifiable géographiquement, il est avant tout un paysage type du Chablais et peu s'en faut pour qu'il devienne une composition sans autre sujet que l'agencement des horizontales et des verticales". Ainsi, dans l'agencement des horizontales et des verticales, on remarque la récurrence de la croix, à la fois forme qui structure la surface peinte, signe et signature.

 

 

La forme de la croix.

 

À travers la forme de la croix structurant l'espace, on perçoit, d'un tableau à l'autre, le va-et-vient entre l'abstraction et la figuration. Dans le tableau intitulé  Chemins ardents, (1970, illustration ci-dessus), la croix apparaît dans un premier temps comme une forme géométrique abstraite aux couleurs vives, se détachant sur un fond sombre qui la met en relief. C'est elle qui capte le regard,offrant la vision d'un croisement, qu'on reconnaît dans un second temps comme un carrefour vu du ciel, tel que l'indique le titre.

 

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 Matin dans le Chablais, Huile sur toile de Bernard Lacroix

 

 

En revanche, dans Matin dans le Chablais, le regard est d'abord capté par les éclats blancs et jaunes et par les aplats de couleurs vives à l'intérieur des deux lignes horizontales inférieures. Une grande croix − épaisse ligne verticale rouge doublée d'ocres jaunes au sommet croisant une ligne horizontale d'aplats réguliers qui décline une gamme de bleus et violets− organise l'espace. Dans cette composition abstraite, rythmée, sans perspective, l'œil peut toutefois discerner trois plans : un plan horizontal inférieur riche en couleurs, puis une croix, et enfin un arrière-plan de rectangles où dominent les bleus et violets. Dès lors, le regard passe mentalement à la figuration. Au premier plan horizontal, deux cubes pourraient figurer des chalets bruns au toit couvert de neige, et l'ensemble des aplats, un village, la croix évoquant deux chemins qui délimitent les rectangles figurant les champs.

 

 

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 Fonte des neiges,  Huile sur carton toilé de Bernard Lacroix (1999)

 

 

On retrouve la même technique picturale dans le tableau Fonte des neiges qui dépasse magnifiquement l'antinomie  entre abstraction et figuration. La croix structure l'espace en quatre parties d'aplats rectangulaires. C'est sa forme qui harmonise les contraires ( couleurs froides et chaudes, verticalité et horizontalité), équilibrant l'ensemble dans une belle unité. Si les formes géométriques relèvent de l'abstraction, la figuration d'un village, sur la ligne horizontale, est perceptible au premier regard. La riche palette des couleurs, contrastant avec le blanc, suggère l'éveil du printemps, le jaillissement de la vie au moment de la fonte des neiges.

 

 

Le signe de la Croix

 

Le mot français "croix" vient du latin crux qui signifie "gibet", "potence". La croix n'est pas qu'une forme géométrique abstraite mais une forme signifiante, un signe. Symbole universel, elle n'a pas la même signification dans la culture occidentale que dans d'autres cultures traditionnelles où elle est aussi présente.

Dans la peinture de Bernard Lacroix, le visible renvoie à l'invisible et le profane au sacré. L'arbre blanc, par exemple, est un tableau figuratif qui représente un arbre dénudé : arbre hivernal, arbre mort?

 

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L'arbre blanc, huile sur carton de Bernard Lacroix

 

 

La forme de l'arbre, un tronc et deux branches horizontales, est bien évidemment celle d'une croix. Mais la forme et le mouvement des branches, le moignon de branche à l'intersection du tronc et de la branche droite, donnent l'impression d'un corps supplicié, celui d'un homme la tête penchée en avant ( le moignon) dont les bras sont écartelés, ce qui rappelle un poème de Noël de Bernard Lacroix où l'on voit, dans le lointain, " un arbre mutilé/ qui ressemble à une croix".

L'arbre et le corps supplicié ne font qu'un. La coulée de rouge sur le tronc évoque le sang, les aplats de différentes couleurs sur les branches ont figure de blessures. L'ensemble se détache sur un fond où domine le rouge sang flamboyant, couleur de la Passion. Le profane renvoie au sacré : nous sommes en présence d'une Crucifixion.

 

On retrouve le même rouge et le blanc dans la Croix des Chemins ardents.Au centre de cette croix, un carré jaune, lumineux, pareil à un fanal. La charge symbolique du titre dévoile la signification profonde de la Croix: ces chemins ardents sont ceux de la vie où l'homme doit choisir le sien, sur les pas du Christ.

Enfin,  Matin dans le Chablais et Fonte des neiges renvoient à la Résurrection : résurrection du jour, avec toutes les nuances de violets et bleus nocturnes glissant vers le blanc de l'aube, le rouge de l'aurore, l'or du matin ; jaillissement de la vie dans la Croix de la fonte des neiges où chantent les couleurs.

Dans chacun de ces tableaux, l'artiste fait le signe de la Croix.

 

 

La Croix, une signature

 

"C'est avant tout la composition qui prédomine, la ligne, la croix (sic!)" : ce malicieux (sic!) d'Alain Livache joue, à juste titre, sur le nom de l'artiste Lacroix. La forme de la croix est, en effet, une marque stylistique de la peinture de Bernard, une particularité qui rend immédiatement identifiable un tableau,en un mot : une signature.L'artiste place ainsi son nom sous le signe du Christ. Comme pour Alfred Manessier, peindre et prier sont une seule et même chose. L'œuvre d'art devient offrande, louange de la beauté du monde, de la Création divine à laquelle elle participe et qu'elle continue. La peinture de Bernard Lacroix nous invite à la contemplation, au silence. Comme toute œuvre d'art authentique, elle transcende l'actualité, les modes et les vanités de son époque, de toutes les époques.

 

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

Notes:

¹Alain Livache, Une peinture avec ou sans sujet in Bernard Lacroix, Catalogue de l'exposition d'Art et d'Histoire d'Annecy, 2001, p. 11.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi, 19 décembre 2016

Paysages, bêtes et gens du Chablais d'en haut, d'en bas et au-delà, de Bernard et Jean-Michel Lacroix

 

Bernerd Lacroix, Jean-Michel lacroix, Chablais,Cristina campo

 

 

 

 

 

 

Aorès une longue interruption, remise en une d'une note publiée sur ce blog en juin 2012, consacrée à un recueil de croquis de Bernard Lacroix légendés par Jean-Michel.

 

 

*

 

 

" Il fut un temps où le poète était là pour nommer les choses: comme pour la première fois, nous disait-on lorsque nous étions enfants, comme au jour de la Création. Aujourd'hui, il ne semble là que pour prendre congé d'elles, pour les rappeler aux hommes, avec tendresse et affliction, avant qu'elles ne s'éteignent. Pour écrire leurs noms sur l'eau: et peut-être sur cette forte houle qui les aura bientôt englouties."

Cristina Campo, Les Impardonnables¹

 

 

 

Il est des parentés invisibles entre des poètes qui ne se sont pas connus. J'entends par "poète" le serviteur du Verbe, l'amant de la Beauté et de la Vérité.Bernard Lacroix est de ceux-là, que Cristina Campo (1923-1977), immense poétesse italienne, nommait Les Impardonnables, ces poètes d'aujourd'hui qui ne se résignent pas à la perte de la beauté des êtres et des choses dans notre monde entièrement soumis aux chiffres, aux calculs. Artiste, poète, collectionneur, Bernard, comme Cristina, n'aura cessé de rappeler les choses aux hommes, avec tendresse, affliction et humour, ou de les dessiner "sur l'eau" dans un recueil intitulé Croquis Minute, avec la complicité de son neveu et filleul Jean-Michel Lacroix, qui les interprète en quelques phrases lapidaires comme il sied à un poète tailleur de pierres.

Ces croquis pris sur le vif de l'instant ou de la mémoire enchantent parce qu'ils nous disent quelque chose de ce que fut l'âme chablaisienne, inscrite dans les Paysages, bêtes et gens du Chablais d'en haut, d'en bas et au-delà². Cette âme est-elle encore vivante, à l'heure de la mondialisation? Nous n'en savons rien même si nous reconnaissons dans ces croquis des choses éternelles ou d'autres qui perdurent: nos montagnes et nos vallées, nos toits de lauzes, nos bêtes familières, les voiles sur le lac... Ce ne sont pas les croquis d'un ethnologue mais ceux d'un artiste qui regarde avec ses oreilles, écoute avec ses yeux, restitue d'un trait rapide l'émotion suscitée par la danse des mouettes dans le ciel, chorégraphie légère, musicale, au-dessus de la maison du pêcheur, toujours là, à Nernier. En voix off, Jean-Michel suggère avec humour la scène qui n'est pas montrée ( dans le monde des poètes, les bêtes parlent) :" Voilà la barque qui revient/ Chargée de surprises et de friandises/ On lui laissera la féra". Éternelles, aussi, les abeilles, bien qu'elles soient menacées par les fléaux de la modernité, comme le sait notre tailleur de pierres apiculteur. Dans un croquis très stylisé, les "avouilles" sont jetées sur la page blanche telles une multitude de hiéroglyphes vivants, leurs antennes tournées vers "l'apier³" noir et rond comme l'entrée d'un four à pain. On croit entendre leur bourdonnement, venu de si loin, du fond des âges. Les abeilles ont-elles une âme, ou du moins une prescience, elles qui ont traversé l'âge glaciaire puis les siècles des siècles jusqu'à nous? Alice Burgniard le croyait, selon une anecdote que m'a rapportée Jean-Michel: la veille de la déclaration de la seconde guerre mondiale, ses abeilles avaient tracé dans les rayons de cire les contours d'avions de guerre.

En fait, paysages et bêtes occupent une plus grande place que les gens, dans ce recueil, mais on devine, à travers le regard de Bernard, la familiarité, la complicité qui les liait. Ils sont tous là, vaches, chevaux de trait, mulets, basse-cour, chèvres, moutons, chiens, chats et j'en oublie, croqués dans l'infinie richesse de leurs attitudes avec tendresse et une drôlerie soulignée par les commentaires, parfois en patois. Voici le coq jetant un œil tyrannique sur ses deux poules aux plumes effarouchées, avec un commentaire de Bernard qui claque comme la chute d'une fable de La Fontaine: " Oh celui-là avec sa grande queue, toutes les poules se couchent à ses pieds". Les revoilà "su l'jó" , le coq hautain, les poules rondes, l'une fermant déjà un œil, et l'humour de Jean-Michel évoque, mine de rien, la rude vie des paysans chablaisiens et des paysannes qui s'occupaient du poulailler:

" A la fin du jour

On est nombreux

A la campagne

A aller se coucher

Quand les poules

Monsieur!

Tozeu s'cassa l'cu pé lous âtres!!

Toujours s'casser l'cul pour les autres

( Dire en imitant le chant de la poule qui a fait l'œuf)"

Il semble que le chien soit l'animal préféré de Bernard. Deux pages lui sont consacrées, avec ces simples mots: " mon amour t'attend", et le recueil se clôt sur ce fidèle compagnon, vu de dos, la queue frétillant d'aise. Je dois avouer que pour ma part, ce sont trois croquis de cochons qui m'ont le plus émue, parce qu'ils m'ont rappelé mon père, vétérinaire, qui les a soignés toute sa vie, les aimait et disait d'eux exactement ce qu'a écrit Jean-Michel:

" Je suis le plus propre de tous

Et aussi le plus prospère

Je suis intelligent

Je peux faire preuve d'humour

Je suis beau!

Qui suis-je?

J'ai nourri mille générations

Plus qu'une tirelire

Un compagnon".

On aura compris que le Chablais moderne, actuel, n'intéresse pas Bernard Lacroix, ce n'est pas lui qu'il regarde. Il cherche à saisir ce qui reste de l'ancien monde rural, d'une civilisation millénaire, et l'on se demande si certains croquis ne sont pas pris sur le vif de la mémoire, à moins qu'il s'agisse de dessins anciens longtemps enfouis dans ses cartons, tels ces chevaux de trait sortant le fumier ou rentrant le foin, ces scènes à la foire de Crète où les paysans sont vêtus comme autrefois.

Pour autant, ce recueil n'est pas nostalgique,ces croquis ne suggèrent nulle complainte du temps perdu mais nous introduisent, plutôt, dans le temps du conte, le moment où tout s'évanouit. Entre les choses qui s'éteignent et celles qui demeurent, il reste la beauté (même si notre monde s'acharne à la massacrer), " le vrai moteur de l'humanité", écrit Jean-Michel, qui "révèle le pauvre à sa dignité". Bernard ne représente pas un monde idéalisé mais le monde réel dont son regard d'artiste ( qui n'est autre qu'un regard d'enfant) sait voir la beauté: humble beauté des toits de lauzes " jamais aux sommets, plutôt à mi-pente sur les genoux des dieux", beauté altière de la silhouette du château de La Rochette, beauté sobre d'une porte médiévale à la Chartreuse de Vallon, beauté de l'immensité des montagnes où " Le silence avance, musique en tête". Ce recueil nous rappelle aussi ce qui a façonné la beauté des choses: "solitude, résignation, sobriété, noblesse". C'étaient les vertus de l'âme chablaisienne , peut-être déjà en allées, mais on sait que dans les contes, le moment où tout s'évanouit précède celui où les choses qu'on croyait perdues reviennent dans toute leur splendeur.

Croquis Minute est justement dédié à Marie Lacroix, qui fut institutrice à Fessy, à François Ory, dessinateur archéologue au CNRS, toujours en quête de ces choses perdues aux quatre coins du monde, aux enfants de l'école de Fessy et à tous ceux qui ont visité le Musée d'arts et traditions et la Ferme des enfants. Ainsi s'inscrit-il dans une chaîne de transmission de notre héritage le plus précieux.

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

 

Notes:

¹Cristina Campo, Les Impardonnables ( Éditions Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2002)p.190.
² Paysages, bêtes et gens du Chablais d'en haut, d'en bas et au-delà est le sous-titre de ce recueil mis en page et imprimé par Fillion imprimerie, 74200 Allinges
³ "Avouille", abeille, "apier", ruche, vous aviez compris, lecteurs chablaisiens!

 

 

Pour voir le recueil, cliquez sur le lien:

Bernard Lacroix.pdf

samedi, 24 septembre 2016

Les peintres de la Savoie.1860-1980

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Bernard Lacroix figure dans un très beau livre publié aux éditions Neva en 2015, intitulé " Les peintres de la Savoie". Voici un extrait de la page qui lui est consacrée.

 

 

Figure atypique et pleine de saveur que celle de Bernard Lacroix. S'il apprend le dessin et la peinture avec différents maîtres, dont le peintre suisse Stokli, ce peintre, sculpteur, poète, conservateur, organiste, suit vraiment son propre chemin qui l'emmène dans des directions multiples.

Très attentif au monde rural qu'il voit disparaître, il réunit dans son musée d'art et de folklore régional de Fessy, qui est actuellement la propriété du Conseil Général de Haute-Savoie, outils, poteries, objets de piété et meubles qui contribuent à former un conservatoire de la vie paysanne en Chablais au XIXe siècle.

Cet infatigable "ramasseur" de vieux outils abandonnés en destine certains à son cher musée, mais en détourne d'autres pour réaliser un bestiaire enchanté qui manifeste son talent pour la sculpture et l'humour. [...]

 

Anne Buttin, Les peintres de la Savoie,Éditions Neva, 2015

 

 

Neva Éditions

56, allée des Noisetiers

74300-Magland

 

On peut commander ce livre ici.

 

lundi, 15 février 2016

Le château de Buffavent, 1

Fin mai 2015 à 11 novembre 2015 047.JPG

Le château de Buffavent, huile sur toile de Bernard Lacroix.

Photographie de Jean-Michel Lacroix

 

 

 

 

 

Le premier tableau que réalisa Bernard Lacroix représente le château de Buffavent, dans les années cinquante, époque où cet imposant édifice était devenu une ferme. Sur ce tableau, seules trois des quatre tours et une petite partie du toit  sont visibles, la végétation abondante dissimule en grande partie le bâtiment, d'où une impression de mystère qu'accentuent les couleurs froides dominantes, la touche épaisse, la montagne en arrière-plan. On songe au château de La belle au bois dormant ou à celui du Grand Meaulnes...

 

 

L'impression du visiteur aujourd'hui sera bien différente puisque Buffavent, restauré au cours des deux dernières décennies, a retrouvé son allure de "maison forte", demeure seigneuriale mi-habitation, mi -château fort, tel le palais de l'Isle, à Annecy, édifié au XIIe siècle. Situé à Lully, sur la route de Thonon à Annemasse, il a été construit au XVe siècle par François de Langin. 

En effet, ce château présente toutes les caractéristiques des "maisons fortes". Son plan est très simple : un quadrilatère flanqué de quatre tours. Á l'origine, il devait être entouré de douves comme en témoigne un ravin, au nord. Les ouvertures sont peu nombreuses, de disposition et de dimensions irrégulières. Certaines ont été visiblement agrandies. Sur la façade est, l'entrée est surmontée des armes de Langin. Sur cette façade, au-dessus de la porte de la cave dont les ferronneries massives ont été forgées à la main, une petite fenêtre à fortes grilles correspond à un siège de guetteur. De même, la façade ouest présente une fenêtre munie de grilles et sur la façade sud, une petite fenêtre jumelée a encore des sièges de guetteur. Les murs sont très épais : 80 centimètres pour le corps du bâtiment et jusqu'à 1m20 pour les tours qui font vingt-huit mètres de hauteur. Les quarante meurtrières sont de deux types : des archères à l'étage inférieur, deux par tour, ainsi que sous trois fenêtres au premier étage, et de nombreuses meurtrières dans les tours et dans les murs, à diverses hauteurs.

La tour sud-ouest, d'un diamètre plus grand que les autres, comporte dans la maçonnerie un canal ayant dû servir de communication entre la plate-forme et la cave.

Sous Claude-Urbain de Bellegarde, le château fut assiégé et bombardé par les Genevois en 1590. Á la Révolution, il fut découronné et subit de nombreux dommages.

 

E.B-M

(à suivre...)

 

 

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Le château de Buffavent aujourd'hui. Classé monument historique en 1944.

 

 

 

samedi, 09 janvier 2016

Hommage de Graziella Parenti à Bernard Lacroix

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Bernard Lacroix au piano, son frère Gilbert à la guitare, au Casino d'Évian. Archives de la famille Lacroix.

Année 1952 ou 53, époque où Graziella Parenti fait la connaissance de Bernard Lacroix.

 

 

 

 

 

Lorsque j'ai connu Bernard, nous avions 18 ans tous les deux. J'avais été subjuguée par sa chevelure blonde et bouclée et son sourire malicieux. Il m'avait invitée chez lui et s'était mis à jouer de la scie musicale : quelle merveille pour moi qui connaissais plutôt la musique orientale!

Sa sœur Marie-Christine m'a parlé de lui enfant : alors que ses pieds touchaient à peine les pédales de l'harmonium de son grand-oncle, déjà ses doigts voltigeaient sur les touches avec habileté. Il avait le don de la musique, qui ne l'a jamais quitté.

 

Á la mort de ma mère, sa famille et lui m'ont gentiment proposé de faire partie de l'Association du Musée Paysan de Fessy, et là j'ai découvert encore d'autres dons de Bernard : il a créé ce musée dans la maison de sa grand-mère, infatigable collectionneur, il y a réuni un nombre impressionnant de vieux objets qu'il avait répartis dans différentes pièces, recréant ainsi épicerie, atelier du sabotier, du tisserand, chambre à coucher, cuisine etc... Il a également présenté d'autres objets par thèmes : objets de toilette, outils du boucher, outils agricoles, ustensiles divers tels que plaques à beurre décorées, faisselles, tamis, moulins à café, fers à repasser... Il y avait là des choses extraordinaires : le botacul du fermier pour équiper son derrière de façon pratique sinon élégante afin de traire ses vaches, le virolet pour caser le bébé et libérer sa maman, le merlin qui assurait une mort rapide et sans bavure aux porcs, l'immense baquet où conserver la viande au sel, et dans un coin, bien mise en évidence, une belle balle de colporteur (sorte de petite armoire en bois).

J'imagine la joie des personnes voyant arriver le colporteur avec sa balle sur le dos, pleine de trésors : dentelles, boutons, rubans, laine, fil, aiguilles, bijoux en or, en argent, montres, couteaux etc...etc.

Au musée, chaque visiteur pouvait trouver son content dans ce "capharnaüm" bien organisé, si propre à susciter curiosité, surprise et émotions.

 

Je me souviens des fêtes que nous faisions chaque été où Bernard réunissait tous les gens du village et des alentours. Il faisait revivre les métiers d'autrefois : la fileuse à son rouet, la tisserande ( sa maman qui tissait sur le vieux métier), le forgeron, le joueur de piano mécanique nous régalant des airs d'antan, le sabotier et tant d'autres. Le cor des Alpes nous charmait de ses sonorités émouvantes tandis que nous partagions bugnes, beignets, soupe arabe et buvions cidre, rosé et gnôle du coin! Que de bons souvenirs!

 

Non seulement Bernard a fait œuvre de collectionneur, il a fait également œuvre de créateur à partir de vieux objets au rebut. Avec l'aide de Roger Chatelain, son ami bricoleur avisé, il les a assemblés avec art, leur redonnant ainsi une âme : un fer à cheval et voilà un chat avec une poignée de vieille marmite en guise de queue : quelle grâce! Une bêche, un anneau, et miracle, voilà une Vierge Marie!

Outre le fer à souder, Bernard a manié les pinceaux pour réaliser des tableaux tantôt figuratifs, tantôt abstraits, aux couleurs chaudes et lumineuses.

Ses peintures de paysages m'ont toujours fait rêver.

Dans ses tableaux, nous pouvons souvent voir des pommiers − sa sœur m'a confié un jour que ces arbres étaient chers à leur père, Bernard le faisait revivre ainsi.

Chaque année Bernard éditait un Cahier du musée, où il rédigeait avec talent et humour des Notes et anecdotes sur la vie quotidienne dans le Chablais d'autrefois, agrémentées de dessins très enlevés, il avait l'art de croquer à la plume. Il croquait tout aussi bien à coups de mots : avec des mots de tous les jours choisis avec sensibilité, il créait des poèmes-tableaux tout en délicatesse et en justesse, expression de son moi profond.

 

Bernard, ami musicien, plasticien, poète, chroniqueur, artiste à mille facettes et beau sourire, transmetteur de savoirs, tu nous as enchantés et tu nous enchanteras toujours.

 

Graziella Parenti*

 

 

* Allocution prononcée au cours de l'assemblée générale de l'association "Art et connaissance", le 14 décembre 2015, au château de Ripaille à Thonon-les-Bains. Membre de cette association créée par le poète, sculpteur et peintre Bernard Christin, Bernard Lacroix avait donné une conférence au château de Ripaille dont nous avons publié plusieurs extraits. (Voir ici)

 

 

 

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Bonne année 2016!

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Bernard Lacroix, Première neige, Huile sur carton, 40x32

(Photographie: catalogue de l'exposition du Conservatoire d'art et d'histoire d'Annecy, 2001)

 

 

 

 

L'année 2015 est passée et nous sommes tentés de la couvrir des couleurs du deuil : deuil de Bernard Lacroix et de son cousin Joseph pour notre association, deuils tragiques pour notre pays, avec les attentats de janvier et novembre.

Mais l'œuvre de Bernard Lacroix − sa peinture, chant de couleurs et de formes, ses sculptures pleines d'humour et de fantaisie, sa poésie limpide et lumineuse − , nous invite à la joie, envers et contre tout, et d'abord contre la barbarie. C'est là tout le mystère de l'Espérance sans laquelle la création artistique, littéraire, musicale, serait impossible. Même quand l'Espérance est enfouie au plus profond des œuvres apparemment les plus désespérées, l'artiste crée pour surmonter le désespoir, le découragement, pour rester vivant. 

 

Que l'An Neuf, avec ses premières neiges, nous redonne à tous un regard d'enfant!

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

samedi, 24 octobre 2015

Octobre,1

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Bernard Lacroix, Automne en Chablais

Huile sur toile (46x54)

 

 

 

 

Revoilà ces heures indécises

Où il faut lire les choses au travers du temps.

Il faut laisser le jour à d'autres.

Ce n'est pas la nuit qui tombe

C'est la lumière qui s'en va!

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

samedi, 17 octobre 2015

Automne

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 Automne, gouache de Bernard Lacroix

 

 

 

 

L'automne est venu.

Sous un ciel chaotique, le grand bateau blanc assure avec panache une des dernières croisières de la saison.

Le lac, indifférent, distille des reflets incohérents :

ainsi va la vie, les beaux jours ne laissent pas de traces, ou si peu.

 

Bernard Lacroix, Des paysages, des saisons, des jours, des heures... (2014)

samedi, 10 octobre 2015

Jacques Miguet (1921-1985), 3

 

jacques miguet, granges de servette, jacques truphémus

Jacques Truphémus, La belle servante, 1980

Huile sur toile, 130x130 cm

 

 

 

 

 

Rappel :

Le Berger

Allocution de Jean-Claude Fert aux obsèques de Bernard Lacroix

Jacques Miguet, 1

Jacques Miguet, 2

 

 

*

 

Au nom de l'amitié

Entretien avec le peintre Jacques Truphémus

 

 

Les peintres qui l'ont connu gardent l'image d'un homme très attaché à son village et à sa région, le Chablais, comme une tradition vivante à défendre, un patrimoine à sauvegarder : en témoignent l'intérêt qu'il a eu pour créer un musée des outils anciens et son goût des fouilles entreprises au château de Langin. Je l'ai vu plus souvent sur le terrain, avec une brouette, la pioche à la main ou la truelle pour maçonner, alliant un savoir à une pratique : "un savoir d'intellectruelle" disait-il avec humour. C'est l'exemple même d'une culture personnelle, forgée au contact réel des œuvres rencontrées au hasard d'un cheminement naturel. Profondément attaché à sa région, mais sans sectarisme, il était d'une grande curiosité d'esprit  et portait intérêt à toute forme d'art particulière, à toute forme d'expression populaire : la Toscane, l'art étrusque, les petits maîtres comme Filippo Lippi, Lorenzetti — nous parlions souvent de ces peintres qu'il aimait beaucoup — , les icônes byzantines, les bijoux anciens...C'était chez lui un éclectisme de bon aloi, sans dispersion, n'obéissant surtout qu'à des coups de cœur.

Un homme de passion, généreux et d'un rare optimisme, avec cette étonnante capacité d'émerveillement et d'admiration qu'il savait faire partager, mais surtout d'une grande confiance en l'homme; à une époque difficile où il existe toujours une tentation de doute ou de repli, les artistes ont senti le prix d'une confiance accordée, une confiance totale — qui ne s'est jamais démentie — dans les choix que chacun d'entre nous s'était fixés. Il a su reconnaître avant l'heure des artistes qui n'étaient pas alors "consacrés" et qui le furent ultérieurement.

Ce n'était pas un homme de chapelle, il revendiquait cette grande indépendance d'esprit qui l'a toujours rendu méfiant vis-à-vis des choix officiels, sans en nier parfois la valeur.

Homme de continuité dans la passion, toute sa vie il manifesta un intérêt constant pour les cultures différentes. Fidèle à ses goûts, avec ce désir de relier le présent au passé, il avait proposé aux peintres et aux sculpteurs de participer à la restauration de vitraux ou à la création de sculptures pour les églises de la région.

Á Douvaine, des familles de peintres se regroupaient au cours d'expositions, et souvent d'horizons divers : ainsi les Granges de Servette accueillaient, sans régionalisme aucun, les artistes de Haute-Savoie, de Suisse, de Paris, d'Autriche, d'Italie. Participait régulièrement l'école lyonnaise dont la peinture, se rattachant à une tradition, avait su, dans un relatif isolement de la province s'affirmer face à Paris, avec le sentiment d'une petite méfiance à l'égard des modes et des assimilations quelque peu faciles.

C'était essentiellement un esprit de fête qui présidait à ces expositions. Ce qui nous séduisait, nous, peintres de la ville, c'était de constater que des manifestations de cette importance pouvaient être organisées avec la participation des gens du pays. Je garde le souvenir de cette exposition où tous les commerçants de Douvaine avaient en vitrine une toile en rapport avec leur activité, un bouquet de fleurs chez le fleuriste, une viande chez le boucher, un pain de Schmid chez le boulanger. Pour beaucoup d'entre nous, lors de nos premières expositions, nous vendions plus de peintures à Douvaine qu'à Lyon; sans persuasion arbitraire, le rayonnement qu'exerçait Jacques Miguet suscitait de multiples intérêts et cela comptait beaucoup pour nous à l'époque.

C'est un véritable capital de confiance que nous ont apporté ses amis, car tous en même temps finissaient par partager cette même valeur humaine qu'il dispensait ; et les premiers amateurs que l'on rencontrait aux Granges, loin de tout esprit spéculatif, nous ont accompagnés toute la vie, conscients de participer ainsi à notre travail.

 

Jacques Truphémus, Catalogue de l'exposition Les peintres, ses amis... Hommage à Jacques Miguet (1988)

 

 

 

 

vendredi, 04 septembre 2015

Une peinture avec ou sans sujet

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Bernard Lacroix, Matin dans le Chablais, huile sur toile (19,5x24,5)

 

 

 

 

Là, nul archaïsme, nulle narration expressionniste ou naïve. Lacroix y développe un travail maîtrisé et sans concession, dont la facture, qu'elle soit figurative ou abstraite, énonce une vision plus structurée et distanciée du monde. Le but n'est pas spécifiquement de séduire mais de capter l'œil par une forte sollicitation rétinienne. C'est avant tout la composition qui prédomine, la ligne, la croix (sic!) et l'aplat de couleurs pures. Cézanne, Mondrian, Manessier, de Staël (1), sont quelques noms qui effleurent alors la surface de sa toile. Le geste pictural, net et sec, fait écho à la rugosité des sculptures. La couleur n'est pas illustrative, elle assume un rôle expressif à part entière. Cet aller-retour incessant entre abstraction et figuration situe bien l'enjeu d'un travail pictural dépassant l'anecdotique : lorsqu'un paysage est représenté, celui-ci n'est pas identifiable géographiquement, il est avant tout un paysage type du Chablais et peu s'en faut qu'il devienne une composition sans autre sujet que l'agencement des horizontales et des verticales.

 

Des œuvres charnières ponctuent également le travail de peinture : il s'agit en particulier de très beaux collages sur papier où la technique de recyclage se développe par l'agencement de papiers déchirés, de morceaux d'emballage et de peinture vaporisée. La réflexion autour de la notion de rebut , engagée avec les sculptures, s'oriente avec ces collages vers une approche plus critique de notre société de consommation et de gaspillage. En extirpant avant leur destruction telle couleur de tel emballage, telle trame de tel filet à pomme de terre par exemple, Lacroix épouse à sa façon le souci de toute une génération d'artistes travaillant sur le déchet (2). L'esthétisation plutôt allègre qu'il en propose n'en exclut pas pour autant la portée critique.

D'autres collages que l'on pourrait qualifier de bas-reliefs ( photographie ci-dessous) créent quant à eux le chaînon manquant entre la pâte plate des huiles sur toile et les sculptures. Il y a une salutaire exubérance dans ces bas reliefs, où l'on repère en arrière plan la composition picturale des huiles et en premier plan l'utilisation tels quels de fragments d'objets. On peut en outre ranger ceux-ci dans deux catégories : d'une part les objets industriels liés à la consommation ( morceau de couvercle de boite de conserve, capsule de bouteille, plastique), et d'autre part les débris d'objets liés à l'ornementation, en particulier des fragments de cadres de tableaux traditionnels en plâtre dorés et ouvragés. 

Á travers ces deux catégories d'objets, on retrouve la dualité que l'artiste entend développer dans l'ensemble de son travail : une oscillation entre un art plutôt savant et un art de recyclage plutôt fruste.

 

 

Alain Livache, Catalogue de l'exposition Bernard Lacroix au Conservatoire d'Art et d'Histoire d'Annecy, 2001.

 

Notes :

(1) Nicolas de Staël fait partie après guerre de ce que l'on nomma l'École de Paris en réaction à l'École de New-York. Des artistes différents tel que Manessier, Bazaine, Hartung, Vierra da Silva pratiquent tous ou presque une peinture abstraite, ancrée dans une expérience sensible et un savoir faire qui ne rompt pas avec les techniques classiques ni avec les formats traditionnels du tableau.

(2) On citera bien sûr les nouveaux réalistes (César, Arman, Spoerri...) mais aussi plus récemment Tony Craag ou Carole Monterrain.

 

 

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Bernard Lacroix, Collage abstrait au filet jaune, Matériaux mixtes sur bois, 44,5x32

Photographies : Catalogue de l'exposition