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jeudi, 13 avril 2017

Le rouet: en patois "Breg"

rouet, breg, vallée d'abondance

Rouet de la montagne, vallée d'Abondance

Dessin de Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°2

 

 

 

 

Celui qui nous intéresse est un rouet de la montagne, de la vallée d'Abondance plus précisément. Son mécanisme est placé à la verticale, contrairement à celui de la plaine qui s'étale à l'horizontale, comme sur un petit banc.

 

Les femmes filaient à la veillée, dans l'âtre, la journée près de la fenêtre à cause de la lumière, en principe l'après-midi, quand les travaux de ménage laissaient quelques répits. Parfois les voisines amenaient le leur avec elles. On faisait la "gazette" ou on chantait. Beaucoup de chansons savoyardes au rythme lent et plaintif sont des chansons de laine. Mesurées par le ronronnement monotone du rouet, elles racontaient l'attente du soldat, les appréhensions de la future mariée, les peines de cœur... " Là haut sur la montagne, j'ai entendu pleurer..." "Gai, gai, faut passer l'eau...". Les enfants restaient de longs moments à regarder et à écouter : ça les faisait tenir tranquilles et ça énervait le chat qui essayait d'arrêter la roue avec sa patte!

 

Une fois filée, la laine était tout de suite utilisée pour la confection des brossetouts ( brostus), sorte de veste tricotée portée par les hommes, ou des chaussettes d'hiver. Avant de porter ces dernières on les "foulait", c'est-à-dire on les frottait vigoureusement sur une planche aux dents de bois appelée "foule", pour les rendre moins rêches sur la peau.

 

Le rouet est l'une des choses qui font taire les enfants, avec le métier à tisser et le feu dans la cheminée. Quand un enfant ne voulait pas dormir, on approchait une bougie allumée près de son lit. "Regarde la chandelle!" . L'enfant s'endormait à coup sûr.

 

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°2 (1984)

 

 

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Rouet de la plaine. Dessin de Bernard Lacroix

 

mercredi, 11 mai 2016

Du patois au galimatias. (Lettre à madame Vallaud-Belkacem)

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Il fut un temps, préhistorique pour les jeunes générations, disons fin XIXe -XXe siècle, où l'École Républicaine avait l'ambition d'apprendre à tous les petits français la langue de leur pays. Le but n'était pas de faire de chaque enfant un futur académicien mais qu'il maîtrise l'orthographe, la grammaire et le vocabulaire de base. Le prix à payer fut relativement lourd pour les enfants du peuple : l'abandon de leur langue natale, régionale, c'est-à-dire leur patois. 

En ce temps là, la République n'y allait pas de main morte : s'ils parlaient le patois à l'école, les récalcitrants subissaient des sanctions qu'on jugerait aujourd'hui humiliantes, comme le raconte le Breton Pierre-Jakez Hélias dans Le cheval d'orgueil, récit de son enfance publié en 1975.

Il faut relire aussi cette anecdote pleine d'humour racontée par Bernard Lacroix : les écoliers savoyards avaient du répondant!

Les méthodes coercitives de l'École d'antan furent efficaces. Dans toutes les régions de France on intériorisa l'idée que parler le patois c'était arriéré, demeuré, "plouc". Les patois devinrent, comme le grec et le latin, des "langues mortes".

Toutefois, depuis les années 70, l'émergence de courants régionalistes a favorisé la prise de conscience de la richesse des langues régionales et, dans plusieurs régions de France, celles-ci sont désormais enseignées à l'université en même temps que la mondialisation tend à faire disparaître de nombreuses langues. Vous pouvez constater ici que notre langue, le francoprovençal ou Arpitan, dont nos patois savoyards sont dérivés, est en danger.

Pourtant, on peut penser que l'apprentissage des langues régionales pourrait favoriser l'intérêt, le goût pour les langues. Songeons à l'exemple du grand poète et fabuleux polyglotte Armand Robin qui, pendant les sept premières années de sa vie ne parla que le fissel, un dialecte breton.

Aujourd'hui, l'École de la République prend un chemin inquiétant, voire angoissant, celui du mépris des enfants du peuple qui n'ont pas droit à un enseignement de qualité, à l'éducation par l'effort, à l'accès à des cultures savantes. La réforme des collèges 2016 fait disparaître l'enseignement du grec et du latin, pour ne citer qu'un exemple de son catastrophique programme. Quant à la réforme de l'orthographe... mieux vaut en rire qu'en pleurer, et apprendre à la maison, à nos enfants ou petits-enfants, l'orthographe si complexe de notre belle langue pour leur laisser la chance de pouvoir lire un jour nos poètes, écrivains et penseurs. Du patois que la République a voulu jadis éradiquer, on va tout droit au galimatias pour tous comme le suggère cette lettre hilarante à madame la ministre de l'Éducation Nationale que Jean-Claude Fert m'a envoyée. Un grand merci à lui.

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

 

CHAIR MADAME VALLO BELLEQUASSEME

 

Najat, vous perméter que je vous appel Najat, in? Je suis comptant. Je suis d'accort à sans pour sans avec la raiforme de' lortograf. Enfaim kelk 1 qui nous a comprix. Je nan pouvez plus du prof de fransé qui nous parle toujour de Cornaye, hauteur qui est deja maure. Moi qui n'arrive pas a terminet le dernier Musso! Il paré que vous avez soustenu la téaurie du janre. Cé quoi sa? Abiyer les garsons en fille? Vous dépasser les baurnes. Mais vous avez rézon. Les maux sont trot conpliké. Tous ses axan nainportou, c'été une turi. Depui la maternaile, les dictez son mont cochemarre. Heureuseumand que les naute ont tété suprimais. Avent, javez des bultains grave. Vous avez changer toussa. An plusse, sur Kanal vous aitié vrémant jantyee avaique un barebu. Par pitiez, ne féte pas come votre colaig Kristiann Tobiraz, ne kiter pas le gouvairnemans. J'éme bocou votre sous-rire. Dézormai, il est clair mes journez. J'avous , il y a des foies ou je saiche les colles. Ne le raipété pas a ma maire. Elle manpecheraie de regerdez Ze Voillece. Sept un secré entre nous.

Vous aite la mayeure ministre. Mairsi de nous zanlevez cé trés d'union qui son tinutil.

Jé une favœur a vous deuxmandez. Mintenand, je voudré fer 1 staje dans vos buros rue de Grrrnell. Vous savet, grasse avou, je vé bientaut avoir mon back lé doa dans le né. Cé mairvéyeu. Sa cera un trait bo kado pour mé 23 zan.

Je vous quiffe.

 

 

mercredi, 13 avril 2016

La contrebande

borne-138-monniaz.JPG

Ancienne borne frontalière à Monniaz

 

 

 

 

 

En patois savoyard, le mot contrebande se dit kõtrebãda.

Voici un récit en patois (phonétique) qui rappelle l'importance de cette activité en Chablais, avant le rattachement de la Savoie à la France en 1860.

 

Kã õ nètè sorde, le taba pwé süto la so z ètyã ro è shér partye. luz om alovã tó n ã kri sü swis, lè pè Munya. i modovã a tõbo de né, a pi déshó, mã õ n alove prœ ã sé tã, i trakwovã lu bwè, i lyœ falè dawe z œre de tã pèr arvo lé. Õ yozhe a munya, i mzhivã na golo, i se fachã na shérde de so, de mtõ, s ü be de taba plèya dyã dé kornè ã papi rozhe, pwé tlé lu amo to de né, awé lœ toka ; mé adã, i falè brove se vèlyi lu gablu! wè, lu gablu lyœ prènyivã apré, i se pustovã yó pè lu bwè ; pwé kã i povyã luz akroshi, i lyœ prènyivã lœ shérde, dé yozhe ky avè, i chegivã jüsk dyã lé mèzõ.

Tó nütru devãnti sã prœ zü alo dese kri de la marchãdi ã kõtrebãda. kã õ n a zü ito frãsé, ã swosãta, y è myo alo ; le taba, la so, pwé asben le sokre, le kofé z ètyã mwe shér, i ne kutovã mimamã po atã k a l entèryœr, a kóza de la zóna. lu vyo d ora kreyã ben dé yozhe apré lœ ke no l ã duto, la zóna.

 

 

Traduction en français :

 

Quand on était sardes, le tabac et surtout le sel étaient rares et chers par ici. Les hommes allaient tous (n)'en chercher sur Suisse, par Monniaz. Ils partaient à tombée de nuit, à pieds nus, comme on allait assez en ce temps là. Ils traversaient les bois, il leur fallait deux heures de temps pour arriver là-bas. Une fois à Monniaz, ils mangeaient une bouchée, ils se faisaient une charge de sel, de tabac en corde ou bien de tabac plié dans des cornets en papier rouge. Puis les voilà en haut tout de nuit, avec leur sac sur le dos ; mais alors il fallait joliment se veiller les gabelous! Oui, les gabelous leur prenaient après, ils se postaient en haut par les bois ; et quand ils pouvaient les accrocher, ils leur prenaient leur charge. Des fois qu'il y avait, ils suivaient jusque dans les maisons.

Tous nos devanciers sont assez eu allés ainsi chercher de la marchandise en contrebande. Quand on a eu été français, en soixante, c'est mieux allé; le tabac, le sel, et aussi le sucre, le café étaient moins chers ; ils ne coûtaient mêmement pas autant qu'à l'intérieur, à cause de la zone. Les vieux d'à présent crient bien des fois après ceux qui nous l'ont enlevée, la zone.

 

 

Dictionnaire Le Patois de Saxel ( Éditions Les Belles-Lettres, 1969)

 

samedi, 07 novembre 2015

La shèf ( La chasse)

 

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Scène de chasse, peinture rupestre ( 4500-2800 avt J-C)

Site de Jabbaren, Algérie

 

 

 

 

 

Rappel :

Chanson de printemps

 

 

En patois chablaisien, le mot "chasse" se dit shèf. Voici une histoire de shèf en patois (phonétique) de Saxel suivie de sa traduction en français.

 

 

Lé Ruje de shi Dübwè n alove n a mès n a prèzh, mé ari  al alove a la shèf tote lé dmãzhe maten, õ yozhe, é trova na sarpã, é lye kopa la téta d õ ku de fuzi, mé la sarpã felya sõ sheme, pwé é la ve sèyi  lé vérne awé sa kawa, al avè zü na brova püre!

N otre yozhe, y ètè mé na dmãzhe, al tè yó pè rokafor ; é tra na livra, mé é la mãka ; y ã pasa n otra k é mãka èto ; pwé y ã venye na trezyéma ke felya asben, é lye kreya : va ü dyoble awé lez otre! Mé tlé la livra ke se revir ã dzã : sã-tye zha ben lywã ? Dè itye , é ne retorna jamé a la shèf le tã de la mèsa.

 

 

Le Rouge de chez Dubois n'allait ni à messe ni à prêche, mais en revanche il allait à la chasse tous les dimanches matins. Une fois, il trouva une serpent, il lui coupa la tête d'un coup de fusil. Mais la serpent fila son chemin et il la vit faucher les vernes avec sa queue. Il avait eu une jolie peur!

Une autre fois, c'était encore un dimanche, il était en haut par Roquafort; il tira un lièvre, mais il le manqua ; il en passa un autre qu'il manqua aussi; puis il en vint un troisième qui fila encore. Il lui cria : va au diable avec les autres! Mais voilà le lièvre qui se retourne en disant : sont-ils déjà bien loin? Depuis là, il ne retourna jamais à la chasse le temps de la messe.

 

 

Le patois de Saxel( Les Belles Lettres, 1969) p.178

dimanche, 31 mai 2015

Le parler chablaisien

 

 

 

 

 

Á l'épicerie :

 

" Bonsoir madame, pouvez-vous me plier cette bouteille? Il est déjà 6 heures, je vais la remiser avant de me réduire".

 

"Bonsoir madame, pouvez-vous envelopper de papier cette bouteille? Il est déjà 6 heures, je vais la déposer (dans ma réserve) avant de rentrer à la maison."

 

*

 

Á la messe (vécu):

 

Chant à la Vierge Marie:

 

"Chez nous soyez Reine,

Nous sommes à vous,

Régnez en souveraine,

Chez nous, chez nous,

Soyez la Madone

Qu'on prie (prille en chablaisien) à genoux,

Qui sourit et pardonne,

Chez nous, chez nououous..."

 

Bernard, à l'harmonium, était ravi chaque fois que ce chant était entonné, persuadé que toute l'assemblée, en chantant "chez nous", pensait "dans notre maison". En effet, en chablaisien, "chez nous" signifie "dans notre maison".

Exemple: " J'ai passé tout l'jour après travailler par là-bas à travers, j'rentre chez nous!"

Notons que les Irlandais disent à peu près la même chose:

" I have been after working all day up above around..."

 

Jean-Michel Lacroix

mercredi, 11 mars 2015

Chanson de printemps

P1020044.JPG

Photographie JN Bart

 

 

 

 

Le Dictionnaire du patois de Saxel, publié en 1969 aux éditions Les Belles Lettres, est l'œuvre d'une institutrice, J.Dupraz qui, de 1935 à 1943, a collecté auprès de sa famille, ses voisins et amis, non seulement les mots et tournures du patois local déjà inusités à l'époque, mais aussi des historiettes, proverbes, et cette Chanson de printemps.

 

Nanõ, tlé zha le bó tã,

l'ivér fo plas ü prêtã.

luz obre è lu bwè sã t ã sova,

luz izé sã to gîlyè,

lu shã sã rãpli de bokè,

zhe n'é jamé rã vyü d as brove.

 

tlé zha le fèlœ, ma Nanõ,

le felœ gru mã õ bènõ,

le felœ pore déz étèlyie.

só lé nyole é s è kashya,

mé pè te vi s ã n è treya

tãdi ke zhe sèyive lé sèlye.

 

lose me égéti tu jwè.

sé dvenü sè mã õ lãzhè

dè k t é modoye a la vèla.

i fasé tã bõ se rãkõtro.

te m avyo dye ke te m amovo,

è pwé dmã te m üblere ptêtre.

 

zhe sa ben ke t o otre z amã,

t ã n o yõ tó lu zhœr de l ã

ke t omã è te trüvã dróla.

te so ben ke zhe  n sé po mõsü,

mé dè le momã ke zhe t é vyü

tó lu zhœr zh é la grevóla*.

 

 

 

NB: langue orale, le patois n'a pas d'orthographe. Cette transcription est donc en alphabet phonétique. Les polices de ce blog ne donnent pas le caractère phonétique du e nasalisé que j'ai transcrit par "en", par exemple te so ben, v.4, 4e strophe.

Voici la traduction en français:

 

 

 

Nanon, voilà déjà le beau temps,

L'hiver fait place au printemps.

Les arbres et les bois sont en sève,

Les oiseaux sont tout guillerets,

Les champs sont remplis de bouquets,

Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli.

 

Voilà déjà le soleil, ma Nanon,

Le soleil gros comme un bènon,

Le soleil père des étoiles.

Sous les nuages il s'est caché,

Mais pour te voir s'en est tiré

Pendant que je fauchais les seigles.

 

Laisse-moi regarder tes yeux.

Je suis devenu sec comme un orvet

Depuis que tu es partie à la ville.

Il faisait tant bon se rencontrer.

Tu m'avais dit que tu m'aimais,

Et demain tu m'oublieras peut-être.

 

Je sais bien que tu as d'autres amants,

Tu en as un tous les jours de l'an

Qui t'aiment et te trouvent drôle.

Tu sais bien que je ne suis pas monsieur,

Mais depuis le moment que je t'ai vue,

Tous les jours j'ai la grévole*.

 

 Dictionnaire Le patois de Saxel,( Les Belles Lettres, Publications de l'institut de linguistique romane de Lyon vol.27,  1969) p. 150.

 

 

*grevola(en patois), grevole (en français): frisson

grevolar (en patois): frissonner

grevolet: chair de poule

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi, 19 décembre 2014

L'hiver

bonnefoy sous la neige 13 mars 2013 011.JPG

Photographie JN Bart

 

 

 

 

 

Il va neiger. Tout va disparaître soudain. Il faudra deviner le chemin, deviner les toits, deviner les pâtures où quelques bêtes hirsutes piétinent encore, deviner les bruits assourdis, les gestes défaits, deviner le jour qui vient ou qui s'en va, tendre l'oreille au silence.

Il neige. Je ressemble à l'oiseau qui ne reconnaît plus ses branches et qui cherche un abri pour y blottir son cœur au ralenti. Il me faut des occupations qui ne prennent pas l'esprit, qui ne m'obligent pas à réfléchir.

 

Les gens d'autrefois profitaient de ces moments perdus pour faire un tour de village, payer leurs dettes, s'asseoir un moment autour des poêles brûlants, une tasse de café à la main, deviser de toutes ces petites choses de la vie que les travaux d'été faisaient mettre un peu de côté. On voyait les enfants grandir, les vieux vieillir, les rides s'emparer peu à peu des visages... "Tiens, on est quatre! On ferait bien une petite belotte?" . Le temps s'étirait délicieusement tandis qu'au dehors, les arbres s'agitaient en vain.

Je me souviens que, tout enfant, avec ma cousine Suzanne, il nous arrivait d'accepter, non sans une petite appréhension, l'invitation de Mile à la Bielle qui nous servait dans des tasses douteuses un café non moins douteux. Pour nous étonner, il mettait en route son tourniquet : un vieux mécanisme d'horloge qu'il avait bricolé pour en faire une sorte de petit manège. Il le posait sur une chaise devant sa porte lors du passage de la procession de la Fête-Dieu, exhibant ainsi son seul trésor, sa manière à lui de rendre hommage.

Comment ces pauvres hères se débrouillaient-ils pour survivre? Tant qu'ils avaient les bras solides, on les embauchait pour les travaux des champs, mais plus tard, quand la vieillesse les rendait inutiles, on leur faisait couper du bois, battre la faux, balayer la cour, réparer les paniers... L'hiver, ils allaient d'une ferme à l'autre. Les femmes leur payaient la goutte, les retenaient à dîner par la force des choses, puisqu'ils étaient là, le derrière cloué à la chaise. Pour se "retourner", ils apportaient, en guise de présent, des pommes, des noix sauvées des roues des charrettes, des bouts de fil de fer... "Tiens, je vous ai trouvé une bricole, ça peut toujours servir!". Alors, un vieux malin sortait de sa poche une poignée de clous usagés qu'il avait préalablement soigneusement redressés avec un marteau. 

 

Pendant la période de Noël et du Nouvel An, on faisait une cure de rissoles, de riames (1) ou de mulets (2). Tout ça vous occupait l'estomac pour un bon moment et vous obligeait à boire un peu plus que de coutume. " J'en bet enco yon, pu pas allo à vau! " (3) Le bon prétexte!

La mauvaise saison s'écoulait ainsi doucement, de portes en portes, avec sa provision de gâteries et de nouvelles.

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°4

 

(1) Couronnes des Rois.

(2) Pruneaux et raisins secs enrobés de pâte à pain et ensuite bouillis.

(3) "J'en bois encore un, ça ne peut pas descendre!"

 

 

 

vendredi, 12 septembre 2014

Le cidre

Pommes_à_cidre.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis de ceux qui déplorent la disparition inéluctable des vieilles variétés d'arbres à cidre qui donnaient, outre leurs fruits savoureux, les plus belles fleurs du printemps et les plus riches couleurs de l'automne. Á cela deux raisons : les arbres arrivés au bout de leur longue vie, le cidre remplacé sur les tables et dans les tonneaux par les vins et les apéritifs. Disparus aussi, par le fait, les bois fruitiers appréciés par les amateurs de beaux meubles.

 

Dans nos vergers, le long de nos chemins, croissaient de nombreuses espèces de ces arbres dits sauvages. Les poiriers, souvent de grande taille, à la forme triangulaire, les basses branches étalées, se rétrécissant jusqu'à la cime pointue. Leurs fruits portaient des noms typiquement locaux puisqu'il ne s'agissait pas d'espèces officielles :

 

- Les poires maudes (aux fruits gros, lourds, sucrés et juteux)

- Les blessons (sucrés et vite blets d'où leur nom)

- Les vouargnes

- Les normands (au goût âcre et à la chair dure, pour la conservation et

  la limpidité du liquide)

- Les crottes

- Les rossalettes

- Les ducas

 

Les pommiers, de taille plus modeste, à la frondaison semblable à une

chevelure, à la végétation compacte et aux bas rameaux pendants :

 

- croésons de Boussy

- croésons rouges

- croésons de Barsiron

- croésons de Langin

- croésons blancs

- barrolées (vertes striées de rouge)

 

 

Pommes et poires étaient mélangées avec soin selon un dosage qui faisait, par exemple, que le breuvage était plus ou moins limpide, de courte ou de longue conservation... Si les enfants se délectaient du cidre doux sortant du pressoir, sans songer un instant aux conséquences pourtant prévisibles de leur gourmandise, on attendait qu'il "pique" pour le boire, c'est-à-dire au début de la fermentation. Après quoi il trouvait sa vraie nature : plus ou moins clair, plus ou moins acide, plus ou moins âcre, suivant le choix des espèces, leur qualité, l'état des tonneaux et le soin apporté à sa fabrication.

 

Une fois fait, on le transportait dans la cave avec une brinde ou brande, sorte de hotte à douves cerclées de bois et on le versait dans le tonneau à l'aide d'un grand entonnoir : le collieu.

 

 

    Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°5

                     

 

 

dimanche, 24 août 2014

Notre langage

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Une certaine manière de dire les choses encore fréquente dans le Chablais, des expressions dans lesquelles se sont glissés des mots issus du patois, constituent ainsi une sorte d'argot local.

 

C'est plus le moment de traîner par les chemins. Je vais me "réduire" (rentrer chez moi) avant que le "cru"  (le froid) me tombe dessus!

 

Le vieux Pierre a mis la "folero" parmi ( petit accès de folie)sa femme n'a pas fini de s'en voir, après, il est tout "capot" (honteux).

 

Je veux bien te prêter ma corde mais fais attention, elle a des "apponces"(épissures) partout!

 

Il faut que je change ma bagnole : c'est plus une voiture, c'est un "traclet"(épave).

 

Qu'est-ce qu'il est difficile, ce gamin, il "chapote" (trie) tout ce qu'il a dedans son assiette!

 

Je vais acheter une bonne bouteille de vin et je dirai à l'épicière de me la "plier" ( envelopper) car je veux l'offrir à Jean qui est à l'hôpital.

 

Ces sacrés chats, ils sont toujours après nous, ils nous grimpent contre!

 

Et ton mari, comment ça va?

Oh, depuis son accident il "péclote" (végète), il est long à se remettre!

 

Les enfants sont de plus en plus "deyis" (pénibles), on n' a pas fini de se "comparer" (compliquer l'existence) avec eux!

 

Je ne te dis pas de venir boire un verre, ma femme est en train de "panosser" (récurer) la cuisine, ça la rend "grinche" (de mauvaise humeur).

 

Tu boîtes, Fernand?

Et bin oui, je me suis "encoublé" (entravé) après le trident qui traînait dans la grange.

 

Marie, tu ne crois pas que ton gamin a attrapé une "traîne" ( épidémie)? Il est tout "engrobné" (recroquevillé) dans sa poussette.

 

Oui, ça fait deux jours qu'il "gonve" (couve) quelque chose, il va falloir que je le mène au docteur.

 

Ton mari est là?

Oui, il est en train de "bricater" ( bricoler)derrière la maison.

 

Ma belle-fille est gentille, mais elle ne sait pas s'occuper de son ménage, elle est trop "braque" (dispersée).

 

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n° 4.

 

jeudi, 03 juillet 2014

Eglantine

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Une jeune institutrice à ses débuts, originaire de la ville, fait un remplacement dans une école de la vallée de Lullin. Elle veut faire connaissance avec ses élèves et leur demande leur prénom :

 

– Quel est le tien? demande-t-elle à une petite fille.

– Maïon!

– Mais qu'est-ce que ça veut dire?

– Marie en patois.

– Bon, mais dès à présent tu t'appelleras Marie, comme toutes les Marie!

– Et toi mon petit?

– Fanfoué!

– Qu'est-ce que ça veut dire?

– François en patois.

– Bon, mais dès à présent tu t'appelleras François, comme tous les François!

 

C'est alors qu'intervient un petit déluré depuis un bureau du fond de la classe.

 

– Et vous, mademoiselle, quel est votre prénom?

– Églantine!

– Bon et bien dès à présent on vous appellera "grattacul"!*

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°7.

 

 

* grattacul : églantine sauvage en patois.