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lundi, 07 mai 2018

"Poésie en Chablais" au château d'Avully

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Eustache Le Sueur, Calliope

 

 

 

 

Pierre et Michel Guyon vous convient à l'édition 2018 de

 

 

Poésie en Chablais

 

dimanche 13 mai

Château Saint Michel d'Avully

(74890) Brenthonne

 

entrée libre

 

 

 

Venus du Chablais et des secteurs haut-savoyards, une quinzaine d'auteurs et poètes vous convient au partage poétique.

 

15-18h: Salon de la poésie

Découvertes et échanges autour des publications de poètes savoyards.

 

16h: Récital poétique et intermèdes musicaux.

Manifestation suivie de la "verrée des poètes"!

 

 

 

 

 

 

samedi, 17 mars 2018

L'eau éternelle

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Remise en Une d'une note publiée sur ce blog en 2012.

 

 

 

 

"Les paysans autrefois étaient des artistes."

 L'instituteur (Fabrice Luchini) dans L'arbre, le maire, la médiathèque ou les sept hasards d'Éric Rohmer.

 

*

 

 

" On comprendra aisément, je pense, qu'à l'aube du troisième millénaire, remettre en activité un modeste abreuvoir de village, représente un inestimable symbole. Face à la pernicieuse “normalisation” entreprise par l'administration française, suivie désormais par la non moins pernicieuse normalisation européenne, cette eau sauvage invitée à resurgir par une poignée de poètes, vient à son heure témoigner du fait que tout n'est pas irrémédiablement perdu, que l'on peut encore trouver des gens qui n'en ont rien à foutre des décisions inhumaines prises par des “décideurs” sans cœur et sans scrupules. Rien que le fait qu'elle titille certains pisse-froid en leur crachant à l'occasion au visage, nous met en joie."

 

Bernard Lacroix, Le Bassin, Cahiers du Musée.

 

*

 

Il faut voir ou revoir, vingt ans après sa sortie en 1993, le délicieux film d'Éric Rohmer, L'arbre, le maire, la médiathèque ou les sept hasards, et lire en même temps Le Bassin de Bernard Lacroix, bref récit publié à la même époque dans Les cahiers du musée. Même profondeur sous l'ironie aussi légère que l'eau d'Évian. On me dira qu'il n'y a aucun rapport entre les deux, que le texte de Bernard Lacroix n'est pas une fiction alors que le film en est une, que le seul point commun entre ces deux œuvres, c'est qu'elles se situent à la même époque, les années 90, dans un village de la France dite "profonde" ( le plus bel éloge, soit dit en passant, que les citadins branchés puissent adresser à un monde qu'ils ignorent). Et pourtant...

Le film met en scène le maire socialiste d'un village vendéen (Pascal Gregorry), grand propriétaire terrien animé de ces bonnes intentions dont l'enfer est pavé, qui veut agir pour le bonheur de ses concitoyens c'est-à-dire, selon ses analyses longuement développées, agir contre la désertification des campagnes. Comment? Pardi, en transférant la ville à la campagne grâce aux nouvelles technologies ( dont l'informatique qui permettra à chacun de travailler chez soi) et aussi en transférant les loisirs de la ville au village pour attirer les citadins. Pour ce faire, notre châtelain socialiste bien intentionné obtient du Ministère de la Culture les subventions nécessaires à la réalisation d'un projet grandiose : la construction d'un centre sportif et culturel baptisé "médiathèque", comportant bibliothèque, discothèque, théâtre de verdure, piscine, et bien évidemment un immense parking en béton, le tout sur un site classé du village où trône un majestueux saule blanc centenaire. Ce projet échouera grâce à sept "hasards", en réalité sept impondérables, et ce n'est pas par hasard, justement, que le film commence par une leçon de grammaire donnée par l'instituteur (Fabrice Luchini) aux enfants du village, sur les subordonnées de condition qu'on nomme "hasard" quand les conditions relèvent de l'impondérable, voire de l'inexplicable, ce n'est pas par hasard que le film est structuré en sept chapitres qui correspondent aux sept hasards, que Rohmer a choisi le sept, chiffre sacré du christianisme, que l'on entend, au cours du film, une émission sur France-Culture consacrée à l'impondérable.

  Á l'inverse, Le Bassin de Bernard Lacroix relate un projet abouti, réussi dans la réalité, projet aussi modeste que celui du maire est grandiose : la remise en eau d'un abreuvoir dans un village savoyard. Le personnage le plus comique du film de Rohmer, l'écrivaine Béatrice Beaurivage, parisienne jusqu'au bout de ses ongles laqués ( Arielle Dombasle, qui joue son propre personnage à peine caricaturé) serait probablement aussi ébaubie par cette petite histoire d'eau qu'elle l'est par les vaches, les salades qu'elle n'avait jamais vues en terre, le glouglou des dindons. C'est précisément dans cette opposition de l'échec et de la réussite que les points de vue du cinéaste et du poète se rejoignent. Le film s'achève par une joyeuse fête villageoise comme si tous, même le maire, se réjouissaient de l'échec d'un projet dont la réalisation aurait détruit ce que le village a de plus précieux : la beauté, gratuite, d'un site. Dans le récit de Bernard Lacroix, le projet, réalisé, redonne vie à un lieu de sorte qu'il retrouve sa raison d'être et, par là même, sa beauté. Dans les deux situations, il s'agit de préserver ou de ressusciter cette poésie nécessaire à chacun dans sa vie quotidienne : beauté gratuite d'un champ, d'un saule, d'un village, beauté gratuite de l'eau sauvage, à portée de main et de lèvres.

Les deux points de vue se rejoignent aussi dans leur vision du monde, leur regard ironique sur notre société. Ce sont deux points de vue prémonitoires mais la prémonition est teintée de pessimisme chez Rohmer alors que Bernard Lacroix garde une foi inébranlable en la capacité de résistance d'une poignée d'hommes libres, capacité qui peut entraver la fatalité condensée dans le lieu commun on n'arrête pas le progrès.

L'arbre, le maire, la médiathèque montre la décomposition idéologique à l'œuvre, dans notre société, dès les années 90. Comme dans tous ses films, les personnages de Rohmer parlent beaucoup. Les mots, les idées tournent dans une valse vertigineuse où les valeurs éthiques et politiques sont interchangeables, d'un camp à l'autre. On attend de la très parisienne écrivaine, anti-écologiste, qu'elle défende le projet de la médiathèque et c'est elle qui critique son utilitarisme, dénonce la perte de la beauté et de la gratuité. On attend d'un maire socialiste, qui se veut enraciné dans son terroir, qu'il défende le monde agricole et il est persuadé que l'agriculture est foutue. On attend d'un instituteur écologiste qu'il défende un site au nom de la préservation de la flore et il le défend au nom de sa beauté, œuvre de "paysans artistes". Cette décomposition idéologique, qui fait vaciller les points de repère et les certitudes du spectateur, apparaît comme le symptôme d'un mal plus profond, le fait que le citoyen soit dépossédé de son destin. Quand une journaliste parisienne vient interviewer les agriculteurs du village, tous déplorent l'évolution de l'agriculture intensive qui les condamne à disparaître, ils ne veulent pas du monde qui s'annonce, et pourtant, ils se résignent, dépassés, impuissants. Éric Rohmer semble davantage se fier à une mystérieuse Providence qui décide des hasards, ou à l'interstice de possible laissé par l'impondérable qu'à la détermination des hommes. Deux décennies après la sortie du film, l'état du monde actuel semble justifier cette prémonition pessimiste.

    Il n'en est pas de même dans Le Bassin. Avec une réjouissante insolence Bernard Lacroix brocarde " la pernicieuse normalisation entreprise par l'administration française, suivie désormais par la non moins pernicieuse normalisation européenne". Normaliser, c'est "mettre aux normes", normes imposées par des instances lointaines, abstraites, qui camouflent des intérêts économiques sous le masque de la sécurité sanitaire. Normaliser, c'est nous faire croire que nous ne devons plus boire l'eau sauvage telle que Dieu nous l'a donnée : "Il y a les microbes officiels, les microbes répertoriés, les microbes d'État, ceux qui n'effraient personne parce qu'ils sont remboursés par la Sécurité Sociale et puis il y a les autres, ces pauvres petits microbes naturels, ceux qui ont toujours existé mais à qui on donne des noms terrifiants pour mieux faire comprendre qu'une eau qui ne passe pas par le compteur engendre des maux apocalyptiques".Mais quelques uns ne se laissent pas impressionner par ces noms terrifiants, ils ont même de l'affection pour ces pauvres petits microbes qui n'ont jamais fait de mal à une mouche ni à une vache, ils ont bu cette eau sauvage dans leur enfance et ils sont toujours là, ils ont compris qu'en réalité, " la différence qu'il y a entre une eau potable et une eau non potable, c'est que l'une se paie et l'autre pas". C'est ainsi qu"une "poignée de poètes" qui ne croient pas aux "normes" obtient le retour de l'eau sauvage dans le bassin du village qui reprend vie, même si les vaches, définitivement et désespérément "normalisées", ne le fréquentent plus.

Ce récit plein d'humour s'apparente à une parabole dont on peut tirer une leçon d'espérance.

Dans la vision du monde de Bernard Lacroix, les hommes sont responsables — ou devraient pouvoir l'être —, de leurs lieu et conditions de vie, comme l'étaient autrefois les familles qui veillaient à la propreté et à l'entretien du bassin. Il suffit que quelques uns "n'aient rien à foutre des décisions inhumaines prises par des décideurs sans cœur et sans scrupules", qu'ils refusent de plier face à ces décideurs anonymes, pour qu'ils reprennent en main leurs conditions de vie à travers une action concrète, fût-elle aussi modeste que la remise en eau d'un bassin, d'où la portée symbolique de cette action soulignée par l'auteur.De tels hommes sont ou seront des poètes, ceux qui préfèrent l'eau sauvage à l'eau aseptisée, l'eau vivante et belle avec ses hauts et ses bas, et, "au gré des pluies saisonnières, ses éjaculations intempestives et bruyantes". Bernard Lacroix la personnifie, cette eau capricieuse, cette gamine effrontée qui crache au visage des pisse-froid calculateurs et cyniques.

  Car l'eau est un symbole, ce que le poète n'oublie pas. "Si Dieu est éternel, il semblerait que l'eau le soit aussi, du moins ici-bas. N'est-elle pas à l'origine de toutes vies?" écrit -il. L'eau ne cesse de naître, elle était là avant nous et elle sera là après nous dans les siècles des siècles, c'est pourquoi elle est un symbole chrétien de la vie éternelle.

Saluons la avec Bernard Lacroix, en parodiant respectueusement les paroles que le prêtre prononçait avant de gravir les marches de l'autel:

 

Ad Deum qui laetificat juventutem meam!

Á l'eau éternelle qui réjouit notre jeunesse!

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

 

 


 

 

 


 

 


 

 

 

 

 

mardi, 13 février 2018

Conte de fée chablaisien

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Sophie Gengembre Anderson ( 1823-1903) Take the fair face of woman

 

 

 

 

 

En patois chablaisien,  le mot "fée" se dit foye . Voici un conte populaire,  en patois transcrit phonétiquement, où l'on retrouve le thème universel de... la curiosité féminine!

 

 

Dyã le tã, y avè dé foye ke réstovã dyã lu bwè de la Sola, yowe õ n ã di la rosh a lé foye. Lé zhã lyœ balyivã ko bē, õ yozhe, na fèna de shi léya porta dü lafé dyã õ sèlyo, yina dé foye ã la rmarchã lye dze : tlé, zh é mètü  kokrã dyã vütrõ selyo, vo n y égétri po dvã k étre shi vo. Rla fèna s n ala avó, mé i lye fasè tarèla de savè se ke le portove. Sãfoke ly égéta, pwé le ve na grusa punya de folye de shéne. Le se pãsa : le s è mokoye de me, pwé le tra le sle folye. Y ã réstove bē daw ü trè ü kü dü sèlyo:

− Y ã bal tã, letye! ke le dze.

Pwé le felya sõ sheme. Kã le fe shi lyè, savive se ke le trova a la plas de dü tre folye k ètyã résté kulé? dé pis d'ór!

 

Extrait de Le patois de Saxel de J.Dupraz ( Les Belles-Lettres, 1969)

 

 

Dans le temps, il y avait des fées qui restaient dans les bois de la Salle, où on en dit la Roche aux Fées. Les gens leur donnaient encore bien. Une fois, une femme de chez Layat leur porta du lait dans un seillot. Une des fées en la remerciant lui dit : voilà, j'ai mis quelque chose dans votre seillot, mais vous n'y regarderez pas avant d'être chez vous. Cette femme redescendit, mais elle avait grande envie de savoir ce qu'elle portait. Alors elle y regarda et elle vit une grosse poignée de feuilles de chêne. Elle se pensa: la fée s'est moquée de moi, et elle tira loin ces feuilles. Il en restait bien deux ou trois au fond du seillot.

− Elles ont bel temps, celles-là, dit-elle.

Puis elle fila son chemin. Quand elle fut chez elle, savez-vous ce qu'elle trouva à la place des deux trois feuilles qui étaient restées collées? Des pièces d'or!

mardi, 30 janvier 2018

Le mot de la présidente pour 2018

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Bagnères-de-Bigorre. Photographie d'Anne-Françoise Lacroix

 

 

 

 

 

C'est par une belle matinée de janvier, en tout cas dans les Pyrénées, que je vous envoie mes meilleurs vœux pour l'année 2018.

Mon frère Jean-Michel me manque beaucoup et je sais qu'il manque aussi à l'association.

Je me suis installée dans les Pyrénées où j'ai créé un bar à thé, rêve de longue date. Jean-Michel aurait adoré les Pyrénées, ses valeurs, son patrimoine et surtout la nature dont il était personnellement très proche.

Récemment, je me suis  demandé pourquoi j'avais toujours envie d'aller semer des graines ailleurs dès que mes projets étaient accomplis, jusqu'au jour où j'ai appris que mes ancêtres Lacroix étaient meuniers et passaient de moulin en moulin pour leur donner souffle de vie.

Pour cette année 2018, j'invite tous ceux qui n'ont pas réalisé leur rêve, fait tourner leur moulin, écouté leur âme, à s'abandonner à ce qui EST vraiment, à ôter leur lourd manteau d'ego collectif, et à se laisser souffler  par le vent doux et éternel de la pleine conscience.

 

Soyez léger, soyez!!!

 

 

Anne-Françoise Lacroix

 

samedi, 27 janvier 2018

2018. Les vœux de l'association "Les Amis de Bernard Lacroix"

 

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Première neige, huile sur toile de Bernard Lacroix

 

 

 

 

 

Nous arrivons à la fin du mois de janvier. Il est encore temps de souhaiter à tous nos lecteurs, au nom de notre association Les Amis de Bernard Lacroix et de sa présidente Anne-Françoise Lacroix, une très belle année 2018.

 

En cette nouvelle année, Les Amis de Bernard Lacroix  œuvrent à un projet essentiel, la publication de l'ensemble de son œuvre poétique. Ils participeront aussi au projet de Pierre et Michel Guyon : une exposition au château d'Avully consacrée à l'œuvre artistique, poétique et muséale de Bernard.

 

Au cours de cette année, ce blog évoluera. Il ne se limitera plus à l'œuvre de Bernard Lacroix qui a déjà été largement explorée à travers les 291 notes publiées. Fidèle à cette œuvre, à l'esprit qui l'anime, il s'élargira, dans les mêmes domaines − patrimoine et traditions savoyardes , poésie et littérature, Beaux-Arts, musique−,  à d' autres œuvres, d'autres expériences, en résonance avec l'héritage de Bernard.

Chers lecteurs, habitués ou de passage, nous comptons sur vous pour transmettre, sur les réseaux sociaux ou par courriel, les notes que nous publions.

 

E. B-M

mardi, 16 janvier 2018

Quenouilles et fuseaux

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Le rouet. Photographie de Robert Taurines

 

 

 

 

" Une pelote de laine est un long fil d'histoires et de chansons. Confident des plaintes menues, le rouet sait tout des femmes".

Bernard Lacroix, Mémoire des jours

 

 

 

 

 

 

Dans la longue liste des travaux domestiques de jadis, le filage avait une grande importance. Si l'on confiait au tisserand le soin de tisser la toile, après qu'on eut récolté et apprêté le chanvre ou le lin, filer et tricoter se faisait à la maison.

"Si tu ne veux pas teindre la laine, disait une vieille chanson, élève des moutons de couleur! " On peut voir encore des moutons de la vieille race du pays, hauts sur pattes, rustiques, promener leurs silhouettes délavées sur les pentes de la Dent d'Oche ou des Aravis. Il faut les tondre deux fois l'an. Leur laine aux fibres longues convient au filage. Ils sont de couleur blanche, beige, noire ou brune, ce qui permet des fantaisies dans la confection des tricots, des chaussettes ou des couvertures. Au Grand-Bornand, leur présence dans les caves d'affinage du reblochon permet d'y maintenir une température douce et égale.

 

Quand un jeune homme trouvait une jeune fille à son goût, il lui offrait une quenouille faite de sa main. Cela lui évitait des approches intimidantes, des palabres, laissant à ses parents le soin de régler des détails ou l'intérêt n'était pas toujours absent. Rien n'obligeait la choisie à accepter le présent, mais un grand pas était fait et puis savoir que quelqu'un s'intéresse à vous n'est pas détestable. Si l'amoureux manquait de talent pour le faire, il faisait appel à plus habile que lui, la beauté de l'objet ayant son importance.

La quenouille symbolisait l'attachement, puisque la laine s'y enroule comme le lierre sur la branche, le geste qui accompagne l'attente, la patience de la bergère, la chasse à l'ennui dans la solitude du foyer...

Certains artistes incrustaient dans le bois un petit morceau de miroir, les vilains mauvais esprits qui ne manqueraient pas de s'y contempler s'enfuiraient, effrayés par leur propre laideur. L'épouse la conservait sur un pied lui-même ouvragé. Elle lui rappelait à jamais ce si court instant de bonheur que sont les fiançailles et, peut-être, celle qu'aurait pu lui offrir un autre prétendant qui s'est contenté ailleurs et vers lequel vont encore bien souvent ses pensées secrètes.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours (Bias, 1990)

dimanche, 24 décembre 2017

Noël

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Frères Le Nain (XVIIe siècle), Nativité

 

 

 

 

 

 

 

Rappel:

Noël ou le mystère de l'Incarnation dans la poésie de Bernard Lacroix

Minuit à Bethléem

L'Ange de Noël

 

 

Voici venue...

 

 

Voici venue joyeuse veille

De la naissance de Jésus.

Dans les chemins tournant ma vielle,

Je vais vous la chanter dessus :

 

Holà nos gens! Fermiers! Bourgeois!

Ventres garnis! Bonnes figures!

Jetez vos beaux habits de soie

Et filles folles vos parures!

 

Par grande nuit, grande gèlure,

Le bel enfant, le fils du Roi,

N'avait ni drap, ni couverture,

Pour réchauffer ses petits doigts.

 

 

Bernard Lacroix, Au Vent Mûrieux

 

 

 

Joyeux Noël à tous!

samedi, 16 décembre 2017

L'automne dans la poésie de Bernard Lacroix

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Chanson d'automne

 

Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon cœur

D'une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

 

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deça, delà,

Pareil à la

Feuille morte.

 

Paul Verlaine, Poèmes saturniens (1866)

 

 

Automne

 

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

 

Et s'en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d'amour et d'infidélité

Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise

 

Oh! l'automne l'automne a fait mourir l'été

Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises

 

Guillaume Apollinaire, Alcools (1913)

 

 

*

 

 

L'automne est un thème récurrent dans la poésie française, peut-être parce que c'est une saison multiple sous nos cieux de climat tempéré, la saison des soirs doux et dorés de septembre et d'octobre, celle des frimas de novembre et décembre, la saison des récoltes, des arbres aux somptueuses couleurs puis des feuilles mortes, celle de la "rentrée", de toutes les rentrées. Des générations d'écoliers, dont Bernard Lacroix, ont appris à l'école les poèmes sur l'automne de Maurice Carême et Lucie Delarue-Mardrus. De Théophile Gautier à Guillaume Apollinaire, en passant par Paul Verlaine dont la première strophe de la Chanson d'automne fut choisie par Radio Londres pour annoncer le débarquement en Normandie, poème qui inspira aussi la chanson Je suis venu te dire que je m'en vais de Serge Gainsbourg, les plus grands poètes ont chanté l'automne.Du poème de Verlaine, Gainsbourg a retenu la mélancolie des adieux et la nostalgie des amours mortes, états d'âme  liés à la fuite du temps.

De même, si l'automne a inspiré de nombreux poèmes de Bernard Lacroix, c'est parce qu'il n'est pas seulement un phénomène naturel, mais avant tout une "saison mentale" (1) comme l'écrit Guillaume Apollinaire. Ces deux poètes ont en commun une sensibilité particulière au temps qui passe, à l'irréversibilité du temps que symbolise l'automne dont les jours déclinent jusqu'au solstice d'hiver.

 

*

 

Toutefois, les poèmes de Bernard Lacroix comme ceux d'Apollinaire donnent d'abord une vision réaliste voire prosaïque de l'automne, saison des labours sous la brume. Apollinaire peint un saisissant tableau automnal de l'ancien monde rural dans ce tercet dont le rythme traduit la lenteur et la peine du paysan :

 

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

 

On retrouve l'association de la brume et des labours en automne dans ce poème de Bernard Lacroix qui évoque un no man's land où les contours du paysage s'effacent:

 

La brume se repaît des labours neufs.

On ne sait plus rien ni du ciel, ni du lac.

 

Dans le poème d'Apollinaire, le brouillard enveloppe le monde de mystère, comme si les deux "silhouettes grises" s'en allaient vers un autre monde, un autre temps. Dans Octobre à Nernier de Bernard Lacroix, c'est le poète  qui disparaît derrière la brume, et dans sa solitude, se dévoilent "les reflets oubliés" ( titre du recueil où figure ce poème ) du paysage enchanté de l'été:

 

Je suis là,

Derrière le rideau cuivré de la brume,

Là où s'attardent les reflets oubliés,

Là où les cygnes,

Brebis du lac,

Paissent le regain bleu des risées.

 

Mais la brume automnale détient aussi le pouvoir magique de révéler les saveurs, les parfums et les sons que la terre a engrangés à la belle saison. Ainsi le poème Saveurs exalte un bonheur sensuel où se mêlent la musique des clarines et des torrents, l'odeur du lait et des foins et le goût du fromage. La sensualité de l'automne se fait plus prosaïque dans Arrière-saison où l'odeur  du chou dans la maison relègue dans le lointain brumes et frimas:

 

Il n'y aura que la fumée

Pour se souvenir de l'étendue des labours,

Des vols mouillés,

Des vents épais,

Des brumes offertes,

Des grands cris perdus de la montagne.

 

Il se peut que l'automne décrit avec réalisme par Bernard Lacroix vienne à disparaître, avec le réchauffement climatique. Les générations futures connaîtront-elles la brusque métamorphose de la nature, qui passe des couleurs rutilantes d'octobre à la grisaille de l'hiver, qu'évoque le poème Fin d'automne?

 

Hier encore Octobre rutilait.

Il a suffi d'un coup de vent

Pour que l'hiver,

D'un seul coup,

Étale sa morne uniformité.

 

Quels que soient les bouleversements météorologiques à venir, la rotation de la terre autour du soleil ne changera pas, l'automne dans l'hémisphère nord restera la saison du printemps dans l'hémisphère sud. Le paysan a toujours su qu'il ne pourrait rien changer à l'ordre du cosmos, que celui-ci ne dépend pas de lui, le dépasse, et qu'il faut accepter le déclin des jours comme le dit cet Octobre :

 

Il faut laisser le jour à d'autres.

Ce n'est pas la nuit qui tombe,

C'est la lumière qui s'en va.

 

*

 

 

Dans la réalité terrestre, l'automne est autant la saison sensuelle et joyeuse des vendanges, des récoltes, des forêts aux couleurs éclatantes que celle des brumes, des feuilles mortes et du jour déclinant mais la"saison mentale" d'Apollinaire et de Bernard Lacroix correspond au versant mélancolique de cette ambivalence. Le motif des feuilles mortes, récurrent chez Apollinaire, devient la métaphore des mains de l'amante perdue, des amours mortes, par exemple dans Signe (1) ou dans Rhénane d'automne:

 

L'automne est plein de mains coupées

Non non ce sont des feuilles mortes

Ce sont les mains des chères mortes

Ce sont tes mains coupées

 

Dans la  poésie de Bernard Lacroix, l'automne porte également l'imaginaire de la mort, tel cet Octobre où il est personnifié à travers la métaphore des feuilles pourrissantes comparées à des métastases:

 

On devine déjà dans les taillis

Ça et là

Les métastases de l'Automne.

 

Le mois de novembre, auquel Bernard Lacroix consacre deux poèmes, symbolise tout particulièrement le sentiment du temps qui passe, de la finitude qui constitue notre condition humaine. La vie semble abandonner le monde, le "paysage résonne comme une maison vide" écrit Bernard Lacroix dans ce Novembre, et Dieu lui-même semble avoir abandonné les hommes:

 

Dieu s'en est allé vers des cieux plus cléments.

Le jour lassé lui aussi s'en va...

Ici-bas

Seule la mort est fidèle.

 

Et dans cet autre Novembre, le poète envisage sa propre mort à travers une touchante méditation où il accepte de s'effacer pour laisser la place à d'autres vies, consent humblement à sa finitude.

D'ailleurs la mort n'a pas le dernier mot dans l'Automne de Bernard Lacroix qui conjure la mélancolie par le souvenir. La dernière strophe de cet Automne oppose aux feuilles mortes la métaphore de la mémoire comparée à un arbre où fleurissent les souvenirs:

 

Compagnons passants de la belle saison

Je ne vous oublie pas.

[...]

Les feuilles tombent

Mais l'arbre de ma mémoire est en fleurs.

 

En dernière instance, à travers le thème de l'automne, la poésie se manifeste comme parole résurrectionnelle. La parole poétique de Bernard Lacroix nous rappelle une évidence: si l'automne est la saison du deuil, de la mélancolie, cette saison passera, l'hiver, lui aussi, passera, le printemps et l'été reviendront. C'est pourquoi dans cet ultime Automne, le poète peut écrire:

 

Mes amours s'abreuvent

Dans la vulve du temps.

 

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

Notes:

(1) L' expression "saison mentale" apparaît dans ce poème d'Apollinaire que je cite ici intégralement:

 

Signe

 

Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne

Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs

Je regrette chacun des baisers que je donne

Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs

 

Mon Automne éternelle ô ma saison mentale

Les mains des amantes d'antan jonchent ton sol

Une épouse me suit c'est mon ombre fatale

Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

 

Guillaume Apollinaire, Alcools

 

(2) Tous les poèmes de Bernard Lacroix cités dans cette note ont été publiés sur ce blog. Pour lire chaque poème cité intégralement, cliquer sur le lien (en orange)

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dimanche, 03 décembre 2017

Arrière-saison

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Un oiseau s'est posé sur le bord du temps :

S'il s'endort,

Il tombera dans le sillon avec les feuilles mortes,

Il deviendra motte de terre que le gel effacera.

 

Puis on plantera les gros choux rouges,

On les salera,

On les cuira avec des pommes de terre.

De la fumée s'échappera de la marmite...

 

Les gens diront :

− Qu'est-ce qui cuit,

Ça sent drôle?

− Du chou,

Répondra la cuisinière,

Du chou, tout simplement!

 

Alors,

Il n'y aura que la fumée

Pour se souvenir de l'étendue des labours,

Des vols mouillés,

Des vents épais,

Des brumes offertes,

Des grands cris perdus de la montagne.

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés.

 

 

 

Note: Le thème de l'automne est récurrent dans l'œuvre poétique de Bernard Lacroix, comme en témoignent les quatre poèmes que nous venons de publier, et les nombreux poèmes sur ce thème qu'on peut retrouver dans la catégorie "L'œuvre poétique de Bernard Lacroix" (colonne de gauche). Une étude de ce thème dans la poésie de Bernard Lacroix paraîtra prochainement sur ce blog. E.B-M

 

mercredi, 29 novembre 2017

Automne

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Photographie de Jean-Nicolas Bart

 

 

 

 

Je n'ai ni regrets ni envies,

 

Ni soifs, ni désirs non plus.

L'oubli me ronge sans douleur.

Il me reste les saisons:

Mes amours s'abreuvent

Dans la vulve du temps.

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés