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jeudi, 29 juin 2017

Bernard Lacroix en son musée

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Reconstitution d'un chalet d'alpage, collection Bernard Lacroix, ancien musée de Fessy ( photographie de Patrick Smith)

Vaisselier en sapin, sculpté de rosaces et entaillé de chevrons. Découpes chantournées autour de l'espace pour les grands récipients. À droite, évier en bois sous un égouttoir à côté de la boîte à sel. Table à tiroir garde-manger orné d'une rosace. 

 

 

 

Remise en Une d'un article publié sur ce blog le 2 août 2012.

 

 

 

 

 

 

"Ici tout est amour, mesure, modestie".

 

Bernard Lacroix en son musée.

 

 

 

Comme nous l'apprenons sur son site, le Conseil Général de la Haute-Savoie a fait l'acquisition du musée Arts et Traditions Populaires de Fessy en 2001. Jean-Michel Lacroix rappelait récemment sur ce blog que Bernard Lacroix a fait don de sa prestigieuse collection à la condition qu'elle reste sur les lieux et ne soit jamais divisée, sauf ponctuellement, à l'occasion de prêts pour des expositions temporaires. Déplacée ou divisée, elle perdrait toute sa signification. On comprend pourquoi en lisant cette déclaration de Bernard Lacroix:

" J'ai œuvré ni en esthète, ni en philanthrope, ni en historien, ni en collectionneur, mais plutôt en artiste, et fort égoïstement je l'avoue, pour mon seul plaisir, le plaisir sécurisant de remonter à ma source, mes racines, mes origines... En 1960, dépassé par l'ampleur de ce que j'avais amassé, j'ai résolu à contrecœur d'ouvrir ma collection au public. Ma consolation est de voir défiler en ce lieu des milliers d'enfants. Puissent-ils comprendre un jour que le progrès sans discernement n'apporte rien à la richesse de l'âme, et encore moins à la qualité de la vie. Ici, tout est amour, mesure, modestie... Faute de pouvoir les acheter, le paysan fabriquait lui-même ses meubles, ses outils, ses machines, y apportant ses trouvailles personnelles : la pauvreté rend ingénieux."

Ces quelques phrases condensent l'évolution de toute une vie. L'enfant de onze ans, qui récupérait les outils abandonnés chez sa grand-mère, aurait-il eu l'intuition qu'une civilisation millénaire, née au néolithique, était en voie de disparition? Qu'il fallait en préserver les traces non seulement pour savoir d'où nous venons, mais aussi pour sauver un peu de la beauté disparue? Ce que l'adulte, aujourd'hui, considère comme "un plaisir égoïste" répond, en fait, à une vocation singulière : remonter à la source, aux racines pour ne pas les perdre tout à fait. Ainsi inaugurée, l'ensemble de l'œuvre de Bernard Lacroix s'élabore avec une parfaite cohérence : la poésie, les dessins, comme la collection, témoignent de cette quête des origines, quête de la beauté  née de "l'amour, de la mesure, de la modestie". 

Si le jeune homme de vingt-sept ans, en 1960, "dépassé par l'ampleur de ce qu'[il] avait amassé" se résout à contrecœur à livrer sa collection au public, c'est qu'il ignore encore où le conduira sa démarche dont il découvre plus tard la signification profonde : transmettre le souvenir du monde disparu aux générations futures. C'est pourquoi les enfants sont reçus au musée comme des visiteurs privilégiés.  Impardonnable Bernard Lacroix! Notre société pardonne difficilement (voire pas du tout) à celui qui ne se prosterne pas devant son Dieu, la seule transcendance reconnue: le Progrès. Bernard n'écrit pas ce mot avec une majuscule car ledit "progrès" est d'ordre purement matériel, progrès des techno-sciences dont il ne nie pas les effets positifs mais qui  " sans discernement, n'apporte rien à la richesse de l'âme et encore moins à la qualité de la vie", souligne-t-il, avec un art consommé de la litote ironique. Sans la danse des statistiques − si l'on cessait de mesurer ce "progrès" avec des chiffres −, on s'apercevrait bien vite que ce que nous avons gagné sur le plan matériel ( la sacro-sainte élévation du niveau de vie, l'augmentation de la longévité, la diminution de l'effort physique) est proportionnel à ce que nous avons perdu en qualité de vie ( le silence, l'eau et l'air purs, pour ne citer que ces exemples). Quant à la richesse de l'âme, qu'en dire à notre époque où le mot "âme" n'a plus de sens pour la majorité de nos contemporains?  

 

Silencieux et immobiles, les quelques 19000 objets du musée de Fessy vivent une autre vie qui n'est plus utilitaire comme jadis et néanmoins, irremplaçable. Plus jamais on n'entendra l'enclume du forgeron, plus jamais ne tournera la roue du rouet de la fileuse, plus jamais on ne verra la charrette monter à l'alpage, et pourtant, ils nous parlent.

Ils nous parlent d'une autre qualité de vie dont il faut nous souvenir, non pour "revenir aux chandelles" ( grande terreur des dévots du Progrès), mais pour nous en inspirer. L'artisanat de ce monde rural répondait à de réels besoins, non aux besoins factices suscités par la publicité. Comme dans presque toutes les civilisations du monde, la forge était l'artisanat fondamental dont dépendaient la plupart des autres : sans elle, pas d'outils agricoles, pas de menuiserie ni d'ébénisterie. Tous les artisanats sont représentés au musée de Fessy, qui couvrent tous les besoins de l'homme, et Bernard Lacroix a raison de rappeler que "la pauvreté rend ingénieux", pauvreté par rapport à la quantité d'objets qui nous entourent aujourd'hui mais pauvreté toute relative. Quels jeunes parents actuels ne rêveraient pas de ce lit à baldaquin monté sur pivot, et de ce berceau suspendu muni d'une corde reliée au lit afin qu'ils puissent bercer l'enfant sans avoir à se lever? Nos aïeux n'avaient pas l'eau courante mais ils se lavaient : cette baignoire construite à la façon d'un tonneau n'est-elle pas plus belle qu'un jacuzzi? Ils savaient vivre. La variété des ustensiles de cuisine ( ils utilisaient le coupe-pain et le grille-pain, figurez-vous!) laisse deviner qu'ils s'adonnaient, non sans raffinement, aux plaisirs de la table et aux joies de la convivialité.

On ne peut que s'émerveiller de cette ingéniosité mais plus encore, du souci omniprésent de satisfaire aussi les "besoins de l'âme" comme dirait Simone Weil. Tous ces objets témoignent de la richesse de l'âme de nos aïeux. Alors qu'aujourd'hui le matérialisme rationnel impose comme valeurs l'efficacité pratique, le confort ( ce comfort qu'exécrait Arthur Rimbaud), l'esthétique froide des designers, les artisans et paysans de l'ancien monde, privés des multiples divertissements qui nous sollicitent sans répit, occupaient leur temps libre des tâches quotidiennes à la fabrication de ces objets. Ceux-ci sont empreints de leur vie intérieure : légendes, rêveries, ferveur religieuse. Comment expliquer leur souci constant de la beauté, laquelle n'apporte rien sur le plan matériel de l'efficacité et du confort, sinon par l'amour de la gratuité qui témoigne de la richesse de leur âme? En d'autres termes, par leur attachement à l'utilité de l'inutile?

De l'objet le plus noble comme le coffre gravé d'oiseaux et d'étoiles, aux ustensiles les plus triviaux tels le pèse-lait orné d'une lyre, la boîte à sel embellie de rosaces, dents de loup et motifs floraux, et même le collier sculpté auquel on attachait les clarines en bronze ou fer forgé, tout un art populaire se dévoile à nos yeux las de la laideur contemporaine.

 

"On supprimera le Sublime

Au nom de l'Art,

Puis on supprimera l'art."

écrivait Armand Robin.

Sans doute à leur insu, les paysans chablaisiens tendaient vers le sublime (au sens étymologique du terme, du latin sublimis, ce qui est au-dessus des limites, élevé, haut) qui devait leur paraître naturel quand ils levaient les yeux sur les sommets de leurs montagnes. Aux antipodes du monde contemporain qui rabaisse et nivelle tout au nom d'une prétendue égalité, leurs ouvrages se rattachent à l'art populaire au sens le plus élevé du terme, un art qui relève d'une "aristocratie pour tous" comme l'entendait Simone Weil qui a longuement médité sur la spiritualité du travail dans L'Enracinement, à propos de laquelle Jean-Paul Larthomas écrit qu' elle " pense toujours le populaire en articulation avec le poétique qui le transforme et l'accomplit en l'universalisant. Position aristocratique sans doute, mais il s'agit de cette aristocratie pour tous qui est l'âme secrète de l'idéal républicain" (1).

Aristocratique : est-il un autre mot pour qualifier ce tour à bois entièrement marqueté, chef d'œuvre d'un compagnon menuisier?

Cette spiritualité transfigure l'objet le plus humble, se loge là où personne n'irait la chercher aujourd'hui. Fallait-il que l'âme de nos aïeux soit habitée, que chacune de leurs occupations, chacun de leurs gestes baignent dans un climat spirituel dont nous n'avons plus idée pour qu'un sabotier sculpte son banc paroir de manière à figurer l'esprit du mal, tête de sanglier d'un côté, tête de lion de l'autre !

Cet art populaire chablaisien visible au musée de Fessy atteint l'universalité, rejoint toutes les formes d'art populaire à travers le monde, par delà les différences culturelles. C'est cela que Bernard Lacroix veut transmettre aux générations futures pour qu'elles comprennent qu'un iPad est une bien pauvre richesse quand l'âme ne respire plus.

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

Notes:

(1)Jean-Paul Larthomas, Le populaire comme source et authenticité in Simone Weil et le poétique ( Éditions Kimé, 2007), p.110. Simone Weil ( 1909-1943), L'Enracinement  in Œuvres,( Éditions Gallimard, coll. Quarto, 2008)

      

samedi, 04 mars 2017

Le baptême

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Berceau de baptême (1781)

Dessin de Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°2 

 

 

 

 

 

 

Ce dessin de Bernard Lacroix représente une très belle pièce de sa collection, un berceau de baptême ( en patois: "bri") du XVIIIe siècle.

Origine: Bellevaux

Orné de rosaces et de divers motifs géométriques taillés au couteau.

Quelques traces de polychromie en deux tons ocre rouge et ocre brun.

Longueur: un mètre.

 

 

*

 

Le baptême

 

Le nouveau-né était porté à l'église par la marraine, sur la tête ou sous le bras. Dans le premier cas, il était placé sur un coussin en forme de couronne appelé torche, ( en patois toershe) et garni de rubans et de dentelles. Le nouveau-né portait ce jour là la longue robe de baptême qui servait à plusieurs générations, ornée elle aussi de rubans et de dentelles faits main.

Le parrain marchait à côté suivi des invités de la fête. La mère n'assistait pas à la cérémonie, encore sous le choc de l'accouchement, car on baptisait autrefois très vite, au maximum trois jours après.

Elle attendait pour revenir à l'église de se faire "rebénir", vieille pratique d'origine biblique appelée les relevailles : celle qui y allait prenait une autre femme avec elle, elle mettait son voile. Elle s'arrêtait d'abord sous la tour, c'est-à-dire sous le clocher, et le curé venait la bénir. Puis elle s'avançait vers la table de communion, le curé disant des prières.

Après la cérémonie du baptême, les invités se retrouvaient à la maison pour un  repas de fête auquel tout le monde assistait, cette fois-ci sans restriction.

 

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°2 (1984)

 

 

 

 

samedi, 09 janvier 2016

Hommage de Graziella Parenti à Bernard Lacroix

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Bernard Lacroix au piano, son frère Gilbert à la guitare, au Casino d'Évian. Archives de la famille Lacroix.

Année 1952 ou 53, époque où Graziella Parenti fait la connaissance de Bernard Lacroix.

 

 

 

 

 

Lorsque j'ai connu Bernard, nous avions 18 ans tous les deux. J'avais été subjuguée par sa chevelure blonde et bouclée et son sourire malicieux. Il m'avait invitée chez lui et s'était mis à jouer de la scie musicale : quelle merveille pour moi qui connaissais plutôt la musique orientale!

Sa sœur Marie-Christine m'a parlé de lui enfant : alors que ses pieds touchaient à peine les pédales de l'harmonium de son grand-oncle, déjà ses doigts voltigeaient sur les touches avec habileté. Il avait le don de la musique, qui ne l'a jamais quitté.

 

Á la mort de ma mère, sa famille et lui m'ont gentiment proposé de faire partie de l'Association du Musée Paysan de Fessy, et là j'ai découvert encore d'autres dons de Bernard : il a créé ce musée dans la maison de sa grand-mère, infatigable collectionneur, il y a réuni un nombre impressionnant de vieux objets qu'il avait répartis dans différentes pièces, recréant ainsi épicerie, atelier du sabotier, du tisserand, chambre à coucher, cuisine etc... Il a également présenté d'autres objets par thèmes : objets de toilette, outils du boucher, outils agricoles, ustensiles divers tels que plaques à beurre décorées, faisselles, tamis, moulins à café, fers à repasser... Il y avait là des choses extraordinaires : le botacul du fermier pour équiper son derrière de façon pratique sinon élégante afin de traire ses vaches, le virolet pour caser le bébé et libérer sa maman, le merlin qui assurait une mort rapide et sans bavure aux porcs, l'immense baquet où conserver la viande au sel, et dans un coin, bien mise en évidence, une belle balle de colporteur (sorte de petite armoire en bois).

J'imagine la joie des personnes voyant arriver le colporteur avec sa balle sur le dos, pleine de trésors : dentelles, boutons, rubans, laine, fil, aiguilles, bijoux en or, en argent, montres, couteaux etc...etc.

Au musée, chaque visiteur pouvait trouver son content dans ce "capharnaüm" bien organisé, si propre à susciter curiosité, surprise et émotions.

 

Je me souviens des fêtes que nous faisions chaque été où Bernard réunissait tous les gens du village et des alentours. Il faisait revivre les métiers d'autrefois : la fileuse à son rouet, la tisserande ( sa maman qui tissait sur le vieux métier), le forgeron, le joueur de piano mécanique nous régalant des airs d'antan, le sabotier et tant d'autres. Le cor des Alpes nous charmait de ses sonorités émouvantes tandis que nous partagions bugnes, beignets, soupe arabe et buvions cidre, rosé et gnôle du coin! Que de bons souvenirs!

 

Non seulement Bernard a fait œuvre de collectionneur, il a fait également œuvre de créateur à partir de vieux objets au rebut. Avec l'aide de Roger Chatelain, son ami bricoleur avisé, il les a assemblés avec art, leur redonnant ainsi une âme : un fer à cheval et voilà un chat avec une poignée de vieille marmite en guise de queue : quelle grâce! Une bêche, un anneau, et miracle, voilà une Vierge Marie!

Outre le fer à souder, Bernard a manié les pinceaux pour réaliser des tableaux tantôt figuratifs, tantôt abstraits, aux couleurs chaudes et lumineuses.

Ses peintures de paysages m'ont toujours fait rêver.

Dans ses tableaux, nous pouvons souvent voir des pommiers − sa sœur m'a confié un jour que ces arbres étaient chers à leur père, Bernard le faisait revivre ainsi.

Chaque année Bernard éditait un Cahier du musée, où il rédigeait avec talent et humour des Notes et anecdotes sur la vie quotidienne dans le Chablais d'autrefois, agrémentées de dessins très enlevés, il avait l'art de croquer à la plume. Il croquait tout aussi bien à coups de mots : avec des mots de tous les jours choisis avec sensibilité, il créait des poèmes-tableaux tout en délicatesse et en justesse, expression de son moi profond.

 

Bernard, ami musicien, plasticien, poète, chroniqueur, artiste à mille facettes et beau sourire, transmetteur de savoirs, tu nous as enchantés et tu nous enchanteras toujours.

 

Graziella Parenti*

 

 

* Allocution prononcée au cours de l'assemblée générale de l'association "Art et connaissance", le 14 décembre 2015, au château de Ripaille à Thonon-les-Bains. Membre de cette association créée par le poète, sculpteur et peintre Bernard Christin, Bernard Lacroix avait donné une conférence au château de Ripaille dont nous avons publié plusieurs extraits. (Voir ici)

 

 

 

 

 

dimanche, 22 novembre 2015

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 2

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Canne de berger. Bois sculpté et verni. XIX e siècle? ( 86,5x12,5x4cm)*

La forme de la branche d'origine a été exploitée afin d'obtenir ce visage quelque peu mystérieux : lutin ou esprit sylvain tiré d'une croyance ou d'un conte populaire? Outre son aspect esthétique soigné, la forme de cette  tête assure une très bonne prise en main. 

 

 

 

 

Rappel :

 

Bernard Lacroix en son musée

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 1

 

 


L'évaluation des objets (suite)

 

L'ethnologue français Jean Cuisenier distingue les qualités d'ustensilité ( la dimension pratique, fonctionnelle) et la plasticité ( configuration et esthétique de l'objet) et montre la différence de points de vue selon l'évaluateur. Le premier point de vue souligne un décalage entre l'évaluation de l'usager d'origine et du destinataire final :

" C'est nous, observateurs appartenant à une culture différente , qui découvrons à l'objet une qualité plastique propre. Souvent, on ne sait pas à quoi il sert, on considère alors seulement la forme. Elle traverse sa réalité et néglige son ustensilité pour ne retenir que sa plasticité."  (1)

 

Cuisenier propose d'autres niveaux d'analyse selon ces critères, qui permettent une répartition des objets. Par exemple, l'usager d'origine recherche la qualité plastique seulement lorsque la qualité d'usage a été obtenue. Cette dernière est prioritaire. L'accord de l'utile et du beau est alors autant apprécié par l'usager que le collectionneur, l'observateur ou le conservateur de musée, désignés comme "destinataires finaux". Dans d'autres cas, chacun des critères est variablement valorisé : le créateur décide de privilégier l'un ou l'autre aspect. Enfin, l'œuvre populaire est parfois entièrement étrangère au domaine de l'utile : il s'agit des objets relatifs aux croyances  ( objet de culte, de dévotion), d'agrément ou d'ornementation.

 

Avec des notions complémentaires, le sociologue américain Howard Becker propose une mise en garde similaire : le fabricant d'un objet est rarement lié directement à un contexte artistique et ne l'a pas nécessairement conçu lui-même comme une œuvre d'art. Pour qu'il soit considéré comme tel, il faut ce que Becker appelle un baptême. Le baptême fait l'œuvre et nécessite qu'un "monde de l'art" donne son statut d'œuvre à l'objet : " Les œuvres [ d'art populaire ] sont rarement tenues pour de l'art par ceux qui les font ou qui s'en servent. Leur valeur artistique est découverte après coup, par des gens étrangers à la communauté où elles ont été produites . " (2)

 

En définitive, c'est un ensemble de jugements qui entre en jeu autour des objets d'art populaire : qu'on les considère comme des œuvres ou comme des objets quotidiens, ils témoignent du passé et à ce titre méritent toute notre attention. Ils sont beaux, et mobilisent notre affectif ; ils nous touchent par leur simplicité, leur caractère et leur singularité. Du plaisir qu'il y a eu à les fabriquer, il y a le plaisir de les garder, afin que subsiste le plaisir de les regarder.

 

Frédéric Colomban, Catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien (2011)

 

Notes :

(1) Jean Cuisenier, L'art populaire en France : rayonnements, modèles et sources (Fribourg, Office du livre, 1975) p. 26

(2) Howard S. Becker, Les mondes de l'art  ( Paris, Flammarion, 1988) p. 255.

 

 

 

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Boîte de colporteur. Bois gravé. XIX e siècle? ( 13x40,7x41 cm)*

Arpentant les villages, le colporteur proposait tout type de marchandises. Le Savoyard se ravitaillait à Genève, Cluses, Sallanches, Taninges... et colportait le plus souvent en France, en Allemagne ou en Suisse, tandis que la Savoie était parcourue par ceux des régions voisines.

 

* Photographies : catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, domaine de Rovorée, Yvoire, 2011.

 

 

samedi, 14 novembre 2015

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 1

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Clocher de joug. Bois assemblé et gravé ; métal doré, XXe siècle? (54x11x11 cm)*

Avant tout œuvre de prestige, il était placé sur le joug des bœufs lors des grandes occasions telles que les processions ou les fêtes.

 

 

 

 

Rappel :

Á propos de l'art populaire

 

                                                                  

 

 

L'art populaire est généralement associé à un ensemble d'objets inscrits dans un territoire, empreints d'une certaine modestie ou de naïveté, fabriqués par un artisan autodidacte inconnu dont la spontanéité et l'humour séduisent. L'expression "art populaire" suggère la réalisation d'objets hors du champ artistique institutionnel et leur fréquente inscription dans un passé rural. Mais la notion reste difficile à préciser notamment parce qu'elle réunit deux concepts vertigineux : l'art et le peuple.

L'objet d'art populaire évolue dans une sphère culturelle assez floue où s'entremêlent l'art et la culture. Bien souvent, c'est un objet du quotidien, de la maison ou des champs, dont le statut va osciller sous un regard contemporain entre celui d'œuvre artistique décorative et celui d'objet témoin : certes, cette plaque à beurre est habilement décorée , mais elle permet aussi d'illustrer le contexte social de son utilisation, de témoigner d'une pratique particulièrement localisée, très différenciée d'une vallée alpine à une autre ; les producteurs de beurre gravaient une combinaison de décors qui attestaient la propriété de leurs produits.

Au début du XXe siècle les objets relatifs aux pratiques rurales, aux croyances et aux savoirs populaires commençaient déjà à disparaître, il importait de collecter et de sauvegarder. La question de catégoriser les objets collectés dans le domaine de l'art ou de l'ethnographie s'est alors posée. Á sa création en 1937, le Musée national des Arts et Traditions populaires y répondit en reprenant dans son appellation les deux dimensions : art et témoignage culturel s'unissaient sous l'expression consacrée d'arts et traditions, tout en soulignant le caractère mémoriel de l'ensemble de ces objets.

Il est important de mesurer toutes les variations qui prennent place dans l'évaluation des objets. Il s'agit de tracer la trajectoire, généralement aléatoire, de l'objet d'art populaire et l'évaluation qui en a été faite par les spécialistes ou les collectionneurs. On imagine que le rabot du grand-père a gagné sa place au musée sous l'impulsion d'un amateur éclairé, d'un collectionneur passionné ou d'un conservateur spécialisé. Le message effectivement porté par une œuvre d'art populaire fluctue : les valeurs matérielles, historiques ou spirituelles sont mouvantes, autant que les contextes. Aujourd'hui, nous jugeons les proportions et le galbe de cette luge. Rien ne nous permet d'affirmer que le jugement était le même dans son contexte d'utilisation. Et peut-être que les enfants la délaissaient parce qu'une autre luge glissait mieux ou permettait d'accueillir plus de camarades à son bord. Nous apprécions la qualité artistique de l'objet mais nous ne pouvons préjuger de l'intention de son auteur.

 

Frédéric Colomban, co-commissaire de l'exposition La fabrique du quotidien, catalogue de l'exposition (2011)

 

(à suivre...)

 

 

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Luge. Bois, fer forgé. XXe siècle *

 

 

 

 

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Jambe de bois. Bois ; fer forgé; cuir.XXe siècle (105x20x34 cm)*

Selon Bernard Lacroix, Théophile Trincat de Saint-Paul-en-Chablais, revenu amputé de la "guerre de 14", se serait fabriqué lui-même cette prothèse. L'homme se serait plu à dire, parlant de son infirmité : "Heureusement! Sinon, à la pêche, je me mouillerais les deux pieds!"

 

 

 

 

 

 

 

* Photographies : catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, art populaire alpin, Domaine de Rovorée, Yvoire (2011)

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 13 mai 2015

Une visite à Fessy

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L'atelier de Bernard Lacroix à Fessy (Haute-Savoie)

Photographie Hubert Le Goff (2014)

 

 

 

D'abord devant la porte de son atelier, en bric à brac, ses récoltes brutes de ferraille, de bouts de machines agricoles, de tracteurs, de faux, qui ensuite deviendront peut-être oiseau, taureau ou scarabée. Les gens de Fessy ont d'ailleurs désormais pris l'habitude d'y déposer leurs vieux morceaux de fer (souvent même de façon anonyme, précise Bernard Lacroix...). N'est-ce-pas déjà là, en plein cœur de la Haute-Savoie, l'indice remarquable d'une sensibilisation réussie à l'art de la récupération et du recyclage! Il reste peu à faire pour découvrir Arman ou César, célèbres accumulateurs et recycleurs! On constate à nouveau que l'œuvre de Lacroix n'est pas si éloignée de certaines préoccupations récurrentes de l'art contemporain des trente dernières années.

 

Il faut ensuite visiter son atelier, parsemé de ses tableaux, de ses animaux de fer mais aussi de sculptures naïves d'art populaire souvent d'inspiration religieuse ou bien encore d'objets ruraux en instance d'être muséographiés. Au beau milieu, le piano à queue du musicien Lacroix...

C'est dans ces quelques mètres carrés que semble s'opérer l'alchimie...

 

Quant à son jardin de sculpture, face au musée, il y règne la délicieuse cohabitation entre son bestiaire de fer, ses sculptures abstraites, mais aussi d'autres sculptures déposées là par des amis. Et, presque recouverts par l'herbe, de nombreux morceaux de fer épars y attendent un nouveau destin.

 

Après être passé par le jardin de sculpture, on peut alors entrer dans la bâtisse du 17e siècle qui abrite la formidable collection ethnographique d'objets et outils savoyards que Bernard Lacroix accumule depuis des dizaines d'années. C'est son musée "d'artiste paysan", et il en faut peu pour penser qu'il s'agit là, en quelque sorte, d'une de ses œuvres majeures de récupération.

C'est en tout cas, en France, l'une des collections les plus importantes consacrées au monde paysan.

 

Lacroix se tient donc à la croisée de plusieurs chemins. Profondément sincère, il démontre qu'un métissage culturel subtil et non didactique s'articule entre art moderne et art populaire. Outre la qualité intrinsèque de chaque œuvre (et il resterait encore beaucoup à dire) ou de chaque expression de l'artiste ( et nous n'avons pas ici  la place de parler de ses écrits poétiques), l'ensemble contribue de manière puissante à nous préserver de plusieurs manichéismes inutiles tels que ceux opposant fréquemment tradition et modernité – art d'émotion et art de réflexion – création locale et création nationale – art populaire et art contemporain.

 

L'œuvre de Bernard Lacroix fait entendre quelque chose de singulier sur notre temps et notre situation artistique actuelle. Fortement ancrée dans son environnement mais tout autant ouverte à la diversité culturelle, elle est un formidable et fécond recyclage d'une partie de l'histoire de l'art de ces cinquante dernières années. En y entremêlant notre simple histoire quotidienne, il nous relie à l'essentiel.

C'est pourquoi Bernard Lacroix est un libre-artiste comme d'autres sont libre-penseur.

 

Alain Livache, Catalogue de l'exposition Bernard Lacroix du Conservatoire d'Art et d'Histoire d'Annecy, (2001) pp.13-14.

 

samedi, 28 mars 2015

Allocution de Jean-Claude Fert aux obsèques de Bernard Lacroix

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L'arbre blanc, huile sur carton (32×23) de Bernard Lacroix

 

 

 

 

Bernard Lacroix est donc mort lucide dans la tombée du soir.

 

Il est mort à l'aube du printemps, bien qu'il eût sans doute souhaité, lui, le chrétien, mourir un peu plus tard, pendant un de ces jours de la Passion, qui avait fait dire trente ans avant à Jacques Miguet alors agonisant, que souffrir et mourir à cette époque était un honneur...

 

J'ai connu Bernard au début des années soixante, dans son musée naissant. Il était encore le paysan-poète que, dans le fond, il n'a jamais cessé d'être. Il publiait déjà ses poèmes, enrichissait jour après jour son musée, conscient que, s'il ne le faisait pas, personne ne le ferait à sa place, ou alors le ferait trop tard. Il jouait du piano, dessinait merveilleusement et peignait, quand il le pouvait, tout en continuant à s'occuper de ses arbres et de cette terre dont il était bâti. Il se mettra assez rapidement à la sculpture, ou plutôt à la récupération et à la réutilisation de tous les objets délaissés de ce monde paysan dont l'usage était devenu obsolète, pour leur redonner une seconde vie, faisant là aussi, patiemment, œuvre de sauvegarde. Rien de ce monde agricole, alors réduit dans son village comme ailleurs, à une survie illusoire, ne devait disparaître... Tout devait être conservé ou métamorphosé. Merveilleuse et ironique revanche, par la grâce de cet homme, de ces outils séculaires condamnés ailleurs à l'abandon et au mépris. Un monde millénaire s'écroulait sous ses yeux? Qu'importe, il allait en transcender la dépouille! Ce devoir de mémoire qu'il s'infligea jusqu'à l'épuisement le verra donc immortaliser des milliers d'objets d'un quotidien condamné, constituant, avec une patience et une fièvre indispensables, une collection sans équivalent. Il procédait aussi en cela à légitimer et à conforter l'œuvre de cet autre homme exceptionnel, auquel il vouait admiration et respect :

Jacques Miguet, qui avait entrepris une action culturelle hors normes dans ce qui était encore un coin de la campagne française, d'abord au cœur de Douvaine puis dans ces "granges de l'esprit" qui continuent, grâce à une poignée de veilleurs, à éclairer des étés qui en ont bien besoin. Jacques Miguet, médecin à la culture universelle, pour qui Bernard écrira cet émouvant poème posthume, Le Berger, et dont il défendra avec vigueur les choix dans tous les domaines de l'esprit.

 

Très vite la renommée de Bernard dépassa son village où nous sommes aujourd'hui rassemblés. Cet homme de goût s'éprit alors de Nernier , petit joyau, où il eut l'opportunité d'acquérir l'ancienne fruitière qu'il restaura avec ferveur et respect, la transformant en ce qui allait devenir le Musée du lac où il accueillit pendant de nombreuses années des artistes confirmés ou en devenir. Nernier où les soirs d'été n'en finissaient plus, donnant au village des airs de Saint-Paul-de-Vence mais où le vin blanc frais, servi sous les tonnelles, pouvait s'avérer, à la longue, d'une efficace et redoutable traîtrise...

 

Bernard était musicien. Pas seulement l'organiste du couvent de La Visitation — que d'admiratrices à son corps défendant! — mais il était aussi un pianiste talentueux. Je me souviens des soirées d'été de la fin des années soixante où il avait installé son piano dans la salle en pierre de ce qui n'était pas encore la galerie dans laquelle il nous fit l'honneur d'exposer, et je me souviens que le public lui demandait de jouer les morceaux les plus divers et les plus invraisemblables, il connaissait tout. Il jouait tout.

 

Bernard était un conteur.Un conteur inégalable. Les histoires les plus anodines prenaient dans sa bouche des dimensions épiques et les rires qu'elles déclenchaient étaient inarrêtables. Sa voix, si particulière, et ses intonations, donnaient à ses récits une saveur rare. Les histoires de Bernard Lacroix... Il y a dans cette assemblée des gens qui se souviennent de ces histoires mémorables... Du mulet qui refusait de tirer le char quand il arrivait devant le panneau Cervens à l'inséminateur souffreteux dont la maigreur laissait la vieille fermière dubitative, le monde paysan était au cœur de cet humour tendre et déjanté... Des milliers de blagues que lui seul savait raconter...

 

Bernard avait mille choses à faire si bien que parfois il oubliait d'honorer de sa présence les repas auxquels il était invité. Quand on lui téléphonait avant de se mettre à table, on devinait au ton de sa voix qu'il avait oublié l'invitation mais il se reprenait de suite : "figure-toi qu'au moment où j'allais venir, ma mère s'est sentie mal, j'ai dû rester...". Il nous l'a servie quelques fois, celle-là... Une chose était pourtant vraie : l'amour qu'il portait à sa mère. Il y avait dans sa chambre, à Cervens, une photo de groupe jaunie où elle figurait dans la fraîcheur de la jeunesse et il se plaisait à dire : "regarde comme elle était belle..."

 

Bernard possédait tous les dons. Sauf celui de la finance. L'argent était quelque chose d'abstrait. Et puis ça changeait tout le temps ; alors, pour ne pas s'embrouiller, il convertissait les euros en anciens francs de sa jeunesse, ce qui donnait des situations cocasses comme ce jour pas si lointain où, à la stupeur générale, il déclara devant un auditoire ébahi qu'il lui restait deux jours pour payer le solde de son impôt sur le revenu qui s'élevait à ... "deux millions"! Je vous laisse le soin de la conversion...

 

Et puis vint le temps de la souffrance.

Oh, certes, la souffrance, Bernard Lacroix l'avait connue et apprivoisée depuis belle lurette ; la souffrance indicible ; la souffrance inexprimable ; la souffrance muette... Mais là encore, une vie d'exception menée tambour battant avait laissé derrière la porte des limbes la tristesse du souvenir enfoui. Il y a plusieurs vies dans la vie d'un homme et cette souffrance vécue dans l'enfance s'est dissoute, chassée par le talent et la dimension de cet homme hors du commun.

Non, la souffrance dont il nous faut parler, c'est celle du corps qui abandonne dans une chambre celui qui devra désormais se battre pour tenir un pinceau ou une plume. Oh, certes, il nous faut rendre hommage au dévouement et à l'élégance de la direction et du personnel de la maison de retraite de Cervens qui ont permis l'aménagement en atelier de la chambre voisine de celle de Bernard, l'autorisant ainsi à poursuivre, à son rythme, son travail de peintre et de poète, étant entendu qu'il lui était devenu impossible, physiquement, de souder le métal nécessaire à son travail de sculpteur. On avait lancé un défi à Bernard après son accident cardio vasculaire : peindre à son rythme et selon son désir et voir si le résultat pouvait faire l'objet d'une exposition. Bernard y parviendra, au-delà de toute espérance. En 2013, il y a moins de deux ans, on pouvait présenter son travail à Yvoire et l'année dernière il exposa des collages sur les murs que la direction de la maison de retraite avait mis à sa disposition.

Mais la souffrance était la plus forte d'autant plus qu'à la paralysie s'ajouta un mal dévastateur qui ne laisse que peu d'espoir à ceux qui en sont atteints. Bernard aura toutefois gagné son dernier combat : celui contre la déchéance. Il est mort dans la lucidité et, à ne pas douter en ce qui le concerne, dans l'espérance.

 

 

Jean-Claude Fert   

 

 

 

lundi, 20 octobre 2014

A propos de l'art populaire

 

cultures traditionnelles, art populaire alpin, exposition la fabrique du quotidien, jean guibal

Chauffeuse. Collection Bernard Lacroix.

Bois gravé et assemblé, XXème siècle (1)

 

 

 

 

Rappel :

 

Rencontre avec deux collectionneurs, Bernard Lacroix et Jean-Marc Jacquier

Le projet européen Traditions actuelles

Jean-Marc Jacquier et les "musiques vertes"

La musique

 

 

Nous publions ici l'avant-propos de Jean Guibal  au catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, art populaire alpin qui s'est tenue en 2011 à la Châtaignière-Rovorée, près d'Yvoire. Ce texte invite à une réflexion sur les cultures traditionnelles et sur la notion d'art populaire. L'association Les amis de Bernard Lacroix entend bien mener cette réflexion. Au fil des mois à venir, nous publierons d'autres articles sur ces questions.

 

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En notre siècle de "patrimonialisation", rien n'est plus nécessaire que la lucidité et le recul pour conduire des collectes, constituer des collections publiques, traduire en direction des publics les interrogations que soulève cette attention ( que l'on dit excessive) que nous portons au passé. Il ne s'agit pas en effet de rassembler des objets fétiches, ni d'idéaliser les périodes qui nous ont précédés : peu d'entre elles seraient enviables pour le commun de nos contemporains. Il ne s'agit pas non plus de valoriser des cultures par rapport à d'autres, a fortiori de les comparer ou de les opposer (le risque n'est jamais loin de réveiller les identités locales quelque peu... agressives).

Il faut plutôt considérer, très modestement, que le patrimoine se définit d'abord par le regard que l'on porte sur ces témoignages qui demeurent des périodes passées – témoignages qui nous sont parvenus au prix d'une sélection "naturelle" pour le moins aléatoire. La question se pose pour tous les patrimoines ; mais de façon plus sensible encore pour le patrimoine dit "populaire". Celui-ci, pour trouver sa juste place dans les politiques culturelles doit constamment revendiquer sa légitimité ( ce pourquoi il a tant besoin d'une référence à l'art!) , quand les patrimoines artistique, monumental ou archéologique sont par définition légitimes. La disparition du Musée national des Arts et Traditions Populaires, le transfert des collections du Musée de l'Homme vers un musée d'art (du Quai Branly), la fermeture du Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie, sont autant d'exemples pour confirmer cette discrimination, toute française.

Fort heureusement, des collectivités territoriales ont construit ou acquis de longue date des collections ethnographiques et conduisent des politiques de valorisation actives : les musées en région constituent un réseau d'une rare efficacité pour rendre compte de la diversité culturelle dont est constituée la nation française.

En Haute-Savoie, les collections Lacroix et Jacquier – tous les amateurs attendent de cette dernière sa section la plus rare, consacrée à l'ethnomusicologie, en cours d'inventaire – forment une part importante du legs que les sociétés alpines nous ont transmis ; Grenoble avec Müller, Genève avec Amoudruz, Aoste avec Cerise et Brocherel, etc. ont à gérer semblable héritage.

Dès lors, les interrogations que proposent les concepteurs de l'exposition que prolonge le présent ouvrage viennent parfaire ce regard porté sur les cultures traditionnelles alpines. Nul objet, si significatif ou symbolique soit-il, ne peut prétendre rendre compte d'un fait social ; du moins peut-on l'interroger, ou s'interroger sur ses fonctions, ses usages, ses significations, et ainsi approcher les savoir-faire, les goûts, les intérêts et quelquefois jusqu'aux valeurs profondes des hommes et des femmes qui les ont créés et utilisés. Cette exposition s'y emploie, sous un regard tout à la fois novateur et sensible, éclairant cet "ordinaire hors du commun" qui constitue, à travers les Alpes, notre patrimoine collectif.

 

Jean Guibal

Conservateur en chef du patrimoine.

Musée dauphinois, Grenoble

Catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, art populaire alpin (2011) p.2

 

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(1) Chauffeuse figurant dans l'exposition La fabrique du quotidien. Ce siège bas, destiné au travaux des femmes près du foyer, se rapporte au type de "chaise-selle" spécifique au Chablais. Elle est décorée d'une demi-rouelle et d'une demi-rosace, ainsi que de dents de loup.

 

Quelques autres objets de la collection Bernard Lacroix figurant dans l'exposition :

 

 

 

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Canne de berger. Bois sculpté, gravé et doré, XXème siècle.

Ornée des 14 stations du chemin de croix, cette canne aurait été sculptée dans la région de Morzine. Initiée par un berger et continuée par ses descendants, elle a finalement été confiée à Bernard Lacroix.

 

 

 

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Joug de procession. Bois sculpté polychrome. XXème siècle?

Le joug double était utilisé pour atteler des bœufs. En Savoie, le joug des cornes (placé sur la nuque, derrière les cornes) était souvent couplé avec un joug de garrot. Celui-ci devait être porté par les plus belles bêtes les jours de fête et de procession.

 

 

 

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Égouttoir à vaisselle et cuillères. Bois assemblé et sculpté. XIXème siècle?

Les cuillères en bois sont les ustensiles les plus modestes.Les Baujous (habitants des Bauges) avaient acquis une certaine réputation dans la fabrication de vaisselles et couverts en bois, donnant ainsi naissance à l'expression "l'argenterie des Bauges".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi, 06 septembre 2014

Projet européen Traditions actuelles


Vidéo du Conseil Général de la Haute-Savoie (culture cg74)

 

 

 

 

Cette vidéo présente le Projet européen Traditions actuelles, réalisé de 2009 à 2011 qui avait pour objet la préservation et la transmission du patrimoine alpin. Le Conseil Général de la Haute-Savoie a participé à ce projet notamment par la valorisation des collections Bernard Lacroix et Jean-Marc Jacquier.

Nous retrouvons donc ici nos deux collectionneurs :

Bernard Lacroix : 6'41 à 8'45

Jean-Marc Jacquier : 8'45 à 11'30.

La vidéo s'achève sur l'image de Bernard Lacroix peintre, dans son atelier.

jeudi, 04 septembre 2014

Rencontre avec deux collectionneurs, Bernard Lacroix et Jean-Marc Jacquier


Vidéo du Conseil Général de la Haute-Savoie (Culture cg74)

 

 

 

Bernard Lacroix et Jean-Marc Jacquier évoquent ici les origines des collections qu'ils ont constituées et certaines caractéristiques de la vie quotidienne des habitants des Alpes. Je reviendrai ultérieurement sur ces deux remarquables collections ethnographiques qui ont fait l'objet d'une superbe exposition réalisée par le Conseil Général de la Haute-Savoie et  intitulée La fabrique du quotidien, au domaine de Rovorée La Châtaignière, en 2011.

 

Élisabeth Bart-Mermin