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mercredi, 27 janvier 2016

L'eau,1

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Rappel:

L'eau éternelle

 

Nos rivières

 

Nos rivières ne se prêtent pas aux rêveries romantiques. Primesautières, elles inspirent plutôt la méfiance. Le torrent est mal élevé par la force des choses. Peut-il faire autrement? Il a si peu de temps pour se calmer et puis il est bruyant. Son langage est bien loin des gazouillis racoleurs des eaux plates que nuls pentes ou rochers n'excitent. Mais quand le soleil peut se frayer un chemin jusqu'à lui, son haleine s'irise, transfigurant tout ce qui pousse alentour. La truite est son amie. Sportive, elle s'accommode fort bien des sautes d'humeur de son singulier logeur. Patiente quand il le faut, elle attend ses proies à l'ombre des pierres moussues pour les prendre d'un seul coup de sa bouche énorme.

 

 

 

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Le bachal

 

Quelle que soit la saison, quel que soit le temps, quel que soit le jour, l'étroit filet d'eau insiste. On pourrait dire fidèle comme la source rythmant le silence du hameau abandonné. Les hommes, eux, sont partis. L'essentiel peut devenir inutile. La source ne cherche pas à comprendre ce mystère ; elle est là, tout simplement, et parce qu'elle ne comprend pas, elle demeure.

 

Nos eaux ne sont pas calmes ; ce n'est pas de leur faute. Dans un pays heurté, elles n'ont pas le choix. Le torrent charrie rocs, troncs, galets, jusqu'au grand lac plus bas où d'autres eaux l'accueillent ; puis le Rhône, et la mer. Adieu glaciers hiératiques, neiges insistantes... Adieu bouquetins chamailleurs, chamois versatiles, chèvres sentimentales... Adieu lys martagons, sabots de Vénus, ancolies... Adieu pays où les cloches sonnent encore le soir et où les chalets sont dorés comme des pains bénits.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours (Bias, 1990)

 

 

Photographies de Robert Taurines

 

 

 

samedi, 09 janvier 2016

Hommage de Graziella Parenti à Bernard Lacroix

grazielle parenti, bernard christin, association arts et connaissance

Bernard Lacroix au piano, son frère Gilbert à la guitare, au Casino d'Évian. Archives de la famille Lacroix.

Année 1952 ou 53, époque où Graziella Parenti fait la connaissance de Bernard Lacroix.

 

 

 

 

 

Lorsque j'ai connu Bernard, nous avions 18 ans tous les deux. J'avais été subjuguée par sa chevelure blonde et bouclée et son sourire malicieux. Il m'avait invitée chez lui et s'était mis à jouer de la scie musicale : quelle merveille pour moi qui connaissais plutôt la musique orientale!

Sa sœur Marie-Christine m'a parlé de lui enfant : alors que ses pieds touchaient à peine les pédales de l'harmonium de son grand-oncle, déjà ses doigts voltigeaient sur les touches avec habileté. Il avait le don de la musique, qui ne l'a jamais quitté.

 

Á la mort de ma mère, sa famille et lui m'ont gentiment proposé de faire partie de l'Association du Musée Paysan de Fessy, et là j'ai découvert encore d'autres dons de Bernard : il a créé ce musée dans la maison de sa grand-mère, infatigable collectionneur, il y a réuni un nombre impressionnant de vieux objets qu'il avait répartis dans différentes pièces, recréant ainsi épicerie, atelier du sabotier, du tisserand, chambre à coucher, cuisine etc... Il a également présenté d'autres objets par thèmes : objets de toilette, outils du boucher, outils agricoles, ustensiles divers tels que plaques à beurre décorées, faisselles, tamis, moulins à café, fers à repasser... Il y avait là des choses extraordinaires : le botacul du fermier pour équiper son derrière de façon pratique sinon élégante afin de traire ses vaches, le virolet pour caser le bébé et libérer sa maman, le merlin qui assurait une mort rapide et sans bavure aux porcs, l'immense baquet où conserver la viande au sel, et dans un coin, bien mise en évidence, une belle balle de colporteur (sorte de petite armoire en bois).

J'imagine la joie des personnes voyant arriver le colporteur avec sa balle sur le dos, pleine de trésors : dentelles, boutons, rubans, laine, fil, aiguilles, bijoux en or, en argent, montres, couteaux etc...etc.

Au musée, chaque visiteur pouvait trouver son content dans ce "capharnaüm" bien organisé, si propre à susciter curiosité, surprise et émotions.

 

Je me souviens des fêtes que nous faisions chaque été où Bernard réunissait tous les gens du village et des alentours. Il faisait revivre les métiers d'autrefois : la fileuse à son rouet, la tisserande ( sa maman qui tissait sur le vieux métier), le forgeron, le joueur de piano mécanique nous régalant des airs d'antan, le sabotier et tant d'autres. Le cor des Alpes nous charmait de ses sonorités émouvantes tandis que nous partagions bugnes, beignets, soupe arabe et buvions cidre, rosé et gnôle du coin! Que de bons souvenirs!

 

Non seulement Bernard a fait œuvre de collectionneur, il a fait également œuvre de créateur à partir de vieux objets au rebut. Avec l'aide de Roger Chatelain, son ami bricoleur avisé, il les a assemblés avec art, leur redonnant ainsi une âme : un fer à cheval et voilà un chat avec une poignée de vieille marmite en guise de queue : quelle grâce! Une bêche, un anneau, et miracle, voilà une Vierge Marie!

Outre le fer à souder, Bernard a manié les pinceaux pour réaliser des tableaux tantôt figuratifs, tantôt abstraits, aux couleurs chaudes et lumineuses.

Ses peintures de paysages m'ont toujours fait rêver.

Dans ses tableaux, nous pouvons souvent voir des pommiers − sa sœur m'a confié un jour que ces arbres étaient chers à leur père, Bernard le faisait revivre ainsi.

Chaque année Bernard éditait un Cahier du musée, où il rédigeait avec talent et humour des Notes et anecdotes sur la vie quotidienne dans le Chablais d'autrefois, agrémentées de dessins très enlevés, il avait l'art de croquer à la plume. Il croquait tout aussi bien à coups de mots : avec des mots de tous les jours choisis avec sensibilité, il créait des poèmes-tableaux tout en délicatesse et en justesse, expression de son moi profond.

 

Bernard, ami musicien, plasticien, poète, chroniqueur, artiste à mille facettes et beau sourire, transmetteur de savoirs, tu nous as enchantés et tu nous enchanteras toujours.

 

Graziella Parenti*

 

 

* Allocution prononcée au cours de l'assemblée générale de l'association "Art et connaissance", le 14 décembre 2015, au château de Ripaille à Thonon-les-Bains. Membre de cette association créée par le poète, sculpteur et peintre Bernard Christin, Bernard Lacroix avait donné une conférence au château de Ripaille dont nous avons publié plusieurs extraits. (Voir ici)

 

 

 

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Bonne année 2016!

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Bernard Lacroix, Première neige, Huile sur carton, 40x32

(Photographie: catalogue de l'exposition du Conservatoire d'art et d'histoire d'Annecy, 2001)

 

 

 

 

L'année 2015 est passée et nous sommes tentés de la couvrir des couleurs du deuil : deuil de Bernard Lacroix et de son cousin Joseph pour notre association, deuils tragiques pour notre pays, avec les attentats de janvier et novembre.

Mais l'œuvre de Bernard Lacroix − sa peinture, chant de couleurs et de formes, ses sculptures pleines d'humour et de fantaisie, sa poésie limpide et lumineuse − , nous invite à la joie, envers et contre tout, et d'abord contre la barbarie. C'est là tout le mystère de l'Espérance sans laquelle la création artistique, littéraire, musicale, serait impossible. Même quand l'Espérance est enfouie au plus profond des œuvres apparemment les plus désespérées, l'artiste crée pour surmonter le désespoir, le découragement, pour rester vivant. 

 

Que l'An Neuf, avec ses premières neiges, nous redonne à tous un regard d'enfant!

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

jeudi, 24 décembre 2015

Minuit à Bethléem

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Frederico Barocci, Nativité (1597)

 

 

 

 

Rappel :

Noël ou le mystère de l'Incarnation dans la poésie de Bernard Lacroix

Noël autrefois, en Chablais

Les yeux des tarines, conte de Noël

Pour Noël, la recette des rissoles chablaisiennes

 

 

*

 

 

Bernard Lacroix aimait Noël comme en témoignent les nombreux textes publiés sur ce blog, où nous retrouvons l'enchantement des Noëls d'autrefois et surtout la signification profonde de cette fête chrétienne. Il a vécu son dernier Noël, en décembre 2014, près de la crèche qu'il avait installée dans sa chambre, à la maison de retraite, que Claude Detraz évoque ici .

Nous sommes loin d'avoir publié tous les poèmes de Bernard sur le thème de Noël, il en reste pour les années à venir! Voici celui de 2015.

 

 

*

 

 

Minuit à Bethléem,

Personne n'y pensait

Au Vendredi, au calvaire,

Tout le monde disait

Qu'on n'avait jamais vu

Une maman si jolie.

 

Minuit à Bethléem,

Personne n'y pensait

Au Vendredi, au calvaire,

Tout le monde disait

Qu'on ne verrait jamais

Si jolie maman pleurer.

 

 

Bernard Lacroix, Au vent mûrieux

 

 

Joyeux Noël à tous!

vendredi, 18 décembre 2015

Le cochon, 2

 

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 Rappel :

Le cochon

 

 

Dans le cochon, tout est bon! On gardera le nombril pour graisser les scies, les soies se feront pinceaux, la vessie deviendra blague à tabac...

 

 

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Pourtant ma mémoire d'enfance n'arrive pas à oublier les cris épouvantables, le sang giclant par intermittence que des mains de femmes, allez savoir pourquoi, agitaient dans un grand seau.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours, ( Éd. Bias, 1990)

 

 

 

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Photographies de Robert Taurines

 

 

 

 

 

samedi, 12 décembre 2015

Le cochon

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Croquis de Bernard Lacroix, extrait de Croquis minute

 

 

 

 

En Savoie, c'est presque un sacrifice rituel que celui du cochon. La bonne période est de novembre à février, autour des Fêtes. On a retenu pour le grand jour une bête qui pèse entre cent et cent-cinquante kilos et le charcutier, bien sûr, un paysan qui fait ça pour mettre un peu de beurres dans les épinards.

 

La veille, on a acheté les épices et les ingrédients nécessaires à la fabrication de la charcuterie et à la conservation de la viande : poivre en grains, sel, salpêtre, oignons, ail, laurier, thym, cumin, marjolaine, noix muscade, cannelle...

 

De bonne heure, on a mis l'eau à chauffer dans la grande chaudière de fonte. Elle servira à ébouillanter le porc dans le "vassé" pour mieux le raser, pour nettoyer les abats sanguinolents, les boyaux qui serviront à la confection des boudins, des saucisses. Les voisins viendront aider à maîtriser le pauvre animal qui, après avoir été assommé à l'aide d'une hache ou d'un merlin, sera saigné bien vivant, mais sûrement pas sans peine. Le sang est recueilli dans un seau et brassé vigoureusement pour éviter qu'il se coagule. Avec le sang on fera les boudins, préparation délicate, un tant soit peu coûteuse car le boudin savoyard se fait avec du beurre et de la crème.

 

Une fois soigneusement pelé, le cochon est retiré du "vassé" et étendu à plat sur une échelle. On retire les abats, on nettoie proprement l'intérieur de l'animal puis on le laisse tranquillement égoutter, l'échelle redressée cette fois-ci contre le mur de la ferme.

 

Saucisses, boudins, atriaux ( pâtés d'abats) sont assaisonnés au goût du charcutier, ce qui fait dire parfois, quand ils sont trop épicés, que ce dernier a un tant soit peu "caressé la chopine". Á la fin de la journée, il ne sait plus très bien où il en est. J'en ai connus qui étaient saouls avant de commencer leur journée, ce qui donnait lieu à des péripéties qui alimentaient la chronique hivernale : combien de gorets se sont sauvés à moitié saignés, combien d'autres se sont réveillés au contact de l'eau chaude. On disait d'un charcutier peu adroit que son cochon criait encore quand il hachait la viande à saucisse.

 

La coutume était de porter aux voisins et au curé, un petit rôti, quelques boudins et atriaux. Les voisins ne manquaient pas d'en faire autant à leur tour, ce qui fait qu'en hiver, on avait toujours une petite réserve de charcuterie fraîche dans un coin. Le dimanche qui suivait, on invitait les amis et la famille pour un grand banquet : le dîner du cochon. Á vrai dire, après les politesses et le repas de fête, il ne restait plus grand chose de la cochonnaille. Heureux temps où les gens aimaient partager, passer de bons moments ensemble !

 

 

Bernard Lacroix, Les cahiers du musée n°3 

samedi, 05 décembre 2015

L'hiver

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Le givre.

Les choses deviennent enfin ce qu'elles sont. Sur ce subtil camaïeu, l'hiver pose le pur argent de son givre. C'est la touche du maître, le coup de pinceau final qui fait le chef-d'œuvre. L'hiver a du génie, qui l'eût cru?

 

 

La neige vient par petites touches, un peu de blanc par-ci, un peu de blanc par-là. On dirait qu'elle fait des manières : elle part, revient, tournicote... au gré des vents hésitants de novembre. La nature résignée s'abandonne. Il y a encore des feuilles tenaces, des petits cris furtifs ; des bruits intimidés s'éloignent, des ombres complices s'affairent... L'hiver, en vieux célibataire, veut vivre seul. Tout le monde l'a compris.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours ( Éd. Bias, 1990)

 

 

 

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Photographies de Robert Taurines

dimanche, 29 novembre 2015

Adieu Bernard

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Nous publions aujourd'hui ce poème en hommage à Bernard Lacroix écrit en mars dernier, reçu récemment.

 

 

Le poète est parti rejoindre les étoiles,

Ciel sans voiles...

Le peintre aura l'arc-en-ciel

Pour palette éternelle.

Le collectionneur de traditions,

D'objets d'autres générations,

Aura un immense musée

Á parcourir, à explorer...

Tu pars en solitaire

Visiter l'univers,

Découvrir le mystère,

Quand on quitte cette terre,

De Celui qui nous éclaire.

Bon voyage ami savoyard

Adieu Bernard.

 

Nicole Donati

dimanche, 22 novembre 2015

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 2

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Canne de berger. Bois sculpté et verni. XIX e siècle? ( 86,5x12,5x4cm)*

La forme de la branche d'origine a été exploitée afin d'obtenir ce visage quelque peu mystérieux : lutin ou esprit sylvain tiré d'une croyance ou d'un conte populaire? Outre son aspect esthétique soigné, la forme de cette  tête assure une très bonne prise en main. 

 

 

 

 

Rappel :

 

Bernard Lacroix en son musée

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 1

 

 


L'évaluation des objets (suite)

 

L'ethnologue français Jean Cuisenier distingue les qualités d'ustensilité ( la dimension pratique, fonctionnelle) et la plasticité ( configuration et esthétique de l'objet) et montre la différence de points de vue selon l'évaluateur. Le premier point de vue souligne un décalage entre l'évaluation de l'usager d'origine et du destinataire final :

" C'est nous, observateurs appartenant à une culture différente , qui découvrons à l'objet une qualité plastique propre. Souvent, on ne sait pas à quoi il sert, on considère alors seulement la forme. Elle traverse sa réalité et néglige son ustensilité pour ne retenir que sa plasticité."  (1)

 

Cuisenier propose d'autres niveaux d'analyse selon ces critères, qui permettent une répartition des objets. Par exemple, l'usager d'origine recherche la qualité plastique seulement lorsque la qualité d'usage a été obtenue. Cette dernière est prioritaire. L'accord de l'utile et du beau est alors autant apprécié par l'usager que le collectionneur, l'observateur ou le conservateur de musée, désignés comme "destinataires finaux". Dans d'autres cas, chacun des critères est variablement valorisé : le créateur décide de privilégier l'un ou l'autre aspect. Enfin, l'œuvre populaire est parfois entièrement étrangère au domaine de l'utile : il s'agit des objets relatifs aux croyances  ( objet de culte, de dévotion), d'agrément ou d'ornementation.

 

Avec des notions complémentaires, le sociologue américain Howard Becker propose une mise en garde similaire : le fabricant d'un objet est rarement lié directement à un contexte artistique et ne l'a pas nécessairement conçu lui-même comme une œuvre d'art. Pour qu'il soit considéré comme tel, il faut ce que Becker appelle un baptême. Le baptême fait l'œuvre et nécessite qu'un "monde de l'art" donne son statut d'œuvre à l'objet : " Les œuvres [ d'art populaire ] sont rarement tenues pour de l'art par ceux qui les font ou qui s'en servent. Leur valeur artistique est découverte après coup, par des gens étrangers à la communauté où elles ont été produites . " (2)

 

En définitive, c'est un ensemble de jugements qui entre en jeu autour des objets d'art populaire : qu'on les considère comme des œuvres ou comme des objets quotidiens, ils témoignent du passé et à ce titre méritent toute notre attention. Ils sont beaux, et mobilisent notre affectif ; ils nous touchent par leur simplicité, leur caractère et leur singularité. Du plaisir qu'il y a eu à les fabriquer, il y a le plaisir de les garder, afin que subsiste le plaisir de les regarder.

 

Frédéric Colomban, Catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien (2011)

 

Notes :

(1) Jean Cuisenier, L'art populaire en France : rayonnements, modèles et sources (Fribourg, Office du livre, 1975) p. 26

(2) Howard S. Becker, Les mondes de l'art  ( Paris, Flammarion, 1988) p. 255.

 

 

 

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Boîte de colporteur. Bois gravé. XIX e siècle? ( 13x40,7x41 cm)*

Arpentant les villages, le colporteur proposait tout type de marchandises. Le Savoyard se ravitaillait à Genève, Cluses, Sallanches, Taninges... et colportait le plus souvent en France, en Allemagne ou en Suisse, tandis que la Savoie était parcourue par ceux des régions voisines.

 

* Photographies : catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, domaine de Rovorée, Yvoire, 2011.

 

 

samedi, 14 novembre 2015

De l'art populaire aux arts et traditions populaires, 1

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Clocher de joug. Bois assemblé et gravé ; métal doré, XXe siècle? (54x11x11 cm)*

Avant tout œuvre de prestige, il était placé sur le joug des bœufs lors des grandes occasions telles que les processions ou les fêtes.

 

 

 

 

Rappel :

Á propos de l'art populaire

 

                                                                  

 

 

L'art populaire est généralement associé à un ensemble d'objets inscrits dans un territoire, empreints d'une certaine modestie ou de naïveté, fabriqués par un artisan autodidacte inconnu dont la spontanéité et l'humour séduisent. L'expression "art populaire" suggère la réalisation d'objets hors du champ artistique institutionnel et leur fréquente inscription dans un passé rural. Mais la notion reste difficile à préciser notamment parce qu'elle réunit deux concepts vertigineux : l'art et le peuple.

L'objet d'art populaire évolue dans une sphère culturelle assez floue où s'entremêlent l'art et la culture. Bien souvent, c'est un objet du quotidien, de la maison ou des champs, dont le statut va osciller sous un regard contemporain entre celui d'œuvre artistique décorative et celui d'objet témoin : certes, cette plaque à beurre est habilement décorée , mais elle permet aussi d'illustrer le contexte social de son utilisation, de témoigner d'une pratique particulièrement localisée, très différenciée d'une vallée alpine à une autre ; les producteurs de beurre gravaient une combinaison de décors qui attestaient la propriété de leurs produits.

Au début du XXe siècle les objets relatifs aux pratiques rurales, aux croyances et aux savoirs populaires commençaient déjà à disparaître, il importait de collecter et de sauvegarder. La question de catégoriser les objets collectés dans le domaine de l'art ou de l'ethnographie s'est alors posée. Á sa création en 1937, le Musée national des Arts et Traditions populaires y répondit en reprenant dans son appellation les deux dimensions : art et témoignage culturel s'unissaient sous l'expression consacrée d'arts et traditions, tout en soulignant le caractère mémoriel de l'ensemble de ces objets.

Il est important de mesurer toutes les variations qui prennent place dans l'évaluation des objets. Il s'agit de tracer la trajectoire, généralement aléatoire, de l'objet d'art populaire et l'évaluation qui en a été faite par les spécialistes ou les collectionneurs. On imagine que le rabot du grand-père a gagné sa place au musée sous l'impulsion d'un amateur éclairé, d'un collectionneur passionné ou d'un conservateur spécialisé. Le message effectivement porté par une œuvre d'art populaire fluctue : les valeurs matérielles, historiques ou spirituelles sont mouvantes, autant que les contextes. Aujourd'hui, nous jugeons les proportions et le galbe de cette luge. Rien ne nous permet d'affirmer que le jugement était le même dans son contexte d'utilisation. Et peut-être que les enfants la délaissaient parce qu'une autre luge glissait mieux ou permettait d'accueillir plus de camarades à son bord. Nous apprécions la qualité artistique de l'objet mais nous ne pouvons préjuger de l'intention de son auteur.

 

Frédéric Colomban, co-commissaire de l'exposition La fabrique du quotidien, catalogue de l'exposition (2011)

 

(à suivre...)

 

 

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Luge. Bois, fer forgé. XXe siècle *

 

 

 

 

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Jambe de bois. Bois ; fer forgé; cuir.XXe siècle (105x20x34 cm)*

Selon Bernard Lacroix, Théophile Trincat de Saint-Paul-en-Chablais, revenu amputé de la "guerre de 14", se serait fabriqué lui-même cette prothèse. L'homme se serait plu à dire, parlant de son infirmité : "Heureusement! Sinon, à la pêche, je me mouillerais les deux pieds!"

 

 

 

 

 

 

 

* Photographies : catalogue de l'exposition La fabrique du quotidien, art populaire alpin, Domaine de Rovorée, Yvoire (2011)