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mercredi, 24 juin 2015

Et puisqu'il faut...

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Photographie JN Bart

 

 

 

 

 

Et puisqu'il faut bâtir

Bâtissons dans la joie,

Comme ils savaient bâtir

Autrefois.

 

Et puisqu'il faut partir

Partons sur les chemins,

Dieu saura nous conduire

Par la main.

 

Et puisqu'il faut souffrir

Chacun souffre son droit,

Acceptons sans pâlir

Notre croix.

 

Et puisqu'il faut mourir

Mourons remplis d'espoir,

Sur nos lèvres un sourire :

Au revoir!

 

 

Bernard Lacroix, Au vent mûrieux

 

 

 

vendredi, 19 juin 2015

La fenaison

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Le moment des fenaisons venu, pour avoir la possibilité de garder en hiver quelques bêtes de plus, les paysans des hautes vallées partent faire les foins dans des coins impossibles, jusqu'à 1700 mètres d'altitude. Le faucheur est dans l'obligation de travailler en biais et non pas face à la pente parce qu'il partirait en glissade. Une fois sec, le foin est enserré dans des filets pesant environ 80 kg et porté à dos d'homme dans des granges intermédiaires d'attente. On profitera de la neige pour l'acheminer à l'aide de luges vers le village.

Il arrive que la pente soit si forte, le trajet si long, que le paysan doive creuser à la pioche une petite plate-forme pour y déposer sa lourde charge et prendre quelques instants de repos.

Il est évident que l'on abandonne petit à petit ces méthodes de culture héritées d'un autre âge, mais une poignée de montagnards, des irréductibles de l'effort, la pratiquent encore de nos jours. Sous le soleil cruel qui leur rôtit le visage, la poussière qui leur colle au cou et aux reins, des hommes perpétuent les gestes rudes de leurs aïeux, devant des haies de touristes qui n'en croient pas leurs yeux. On n'ose pas sourire, le spectacle est impressionnant. Ce qui, pour moi, est drôle, c'est d'imaginer que certaines des épouses présentes ne puissent pas s'empêcher de faire la comparaison entre des mâles, dont on n'a plus beaucoup d'exemple, et leurs maris dont les attaches pâlichonnes émergent des bermudas et des tee-shirts à fleurs. Nul ne le saura vraiment tant il est vrai que les femmes cachent beaucoup de leurs pensées secrètes, mais tout de même, quelques-unes ne doivent pas manquer de constater qu'il n'y a pas que les traditions qui se perdent.

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours ( Éditions Bias, 1990) p. 34

 

 

 

 

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Photographies de Robert Taurines

 

 

samedi, 13 juin 2015

Mémoire des jours

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Photographie de Robert Taurines

 

 

 

 

Nous publierons au fil des mois qui viennent des extraits d'un bel ouvrage de Bernard Lacroix en collaboration avec le photographe Robert Taurines, publié en 1990, Mémoire des jours, sous-titré Gestes et traditions d'un monde savoyard. Vingt-cinq ans après sa parution, ce livre acquiert une valeur inestimable puisque la culture qu'il évoque, à travers les textes de Bernard et les superbes photographies de Robert Taurines, a définitivement disparu aujourd'hui. Il nous appartient pourtant d'en préserver la mémoire. Qui sait ce que l'avenir réserve aux générations futures, si elles ne devront pas réapprendre certains gestes, certaines pratiques, un certain esprit?

" Ne perdons pas de vue que l'histoire humaine est une lettre cachetée et que le dernier mot n'est jamais dit."

Pierre Legendre, Fantômes de l'État, ( Fayard, 2015)

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

*

 

Voici la présentation de cet ouvrage :

 

Á l'heure où l'homme vit une mutation déchirante, il nous a semblé important de remonter aux sources.

Nous avons voulu, par ce livre, évoquer la culture d'un monde rural qui disparaît.

Ces photographies voudraient être une ode au monde rural. Á la main de l'homme.

Au centre du village, la ligne de vie est là, tracée à grands traits. De l'église au bistrot, du bistrot au cimetière, il y a quelques pas. C'est peut-être cela qui leur donne cette force de vie.

Les gestes d'autrefois sont les racines profondes de la mémoire d'un peuple. Ici, les racines ont poussé dans un sol cahotique et gelé.

 

Bernard Lacroix et Robert Taurines, Mémoire des jours ( Éditions Bias, 1990) 4e de couverture.

mardi, 09 juin 2015

J'aime le vent

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J'aime le vent!

Je lui ouvre mes fenêtres,

Je me tiens éveillé

Pour ne rien perdre du plaisir qu'il me donne

Et de ce qu'il m'apprend.

 

Il y a dans le vent

Toutes les senteurs de la vie,

Toutes les violences et les douleurs aussi.

 

Le vent délivre les songes,

Attise les feux de l'esprit,

Excite les rêves,

Ressuscite les légendes,

Fait claquer les volets de la mémoire assoupie...

 

Un pays sans vent

Est un pays sans histoires.

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

 

 

 

dimanche, 31 mai 2015

Le parler chablaisien

 

 

 

 

 

Á l'épicerie :

 

" Bonsoir madame, pouvez-vous me plier cette bouteille? Il est déjà 6 heures, je vais la remiser avant de me réduire".

 

"Bonsoir madame, pouvez-vous envelopper de papier cette bouteille? Il est déjà 6 heures, je vais la déposer (dans ma réserve) avant de rentrer à la maison."

 

*

 

Á la messe (vécu):

 

Chant à la Vierge Marie:

 

"Chez nous soyez Reine,

Nous sommes à vous,

Régnez en souveraine,

Chez nous, chez nous,

Soyez la Madone

Qu'on prie (prille en chablaisien) à genoux,

Qui sourit et pardonne,

Chez nous, chez nououous..."

 

Bernard, à l'harmonium, était ravi chaque fois que ce chant était entonné, persuadé que toute l'assemblée, en chantant "chez nous", pensait "dans notre maison". En effet, en chablaisien, "chez nous" signifie "dans notre maison".

Exemple: " J'ai passé tout l'jour après travailler par là-bas à travers, j'rentre chez nous!"

Notons que les Irlandais disent à peu près la même chose:

" I have been after working all day up above around..."

 

Jean-Michel Lacroix

mercredi, 13 mai 2015

Une visite à Fessy

musée de fessy, ethnographie alpine, tradition et modernité, recup'art, alain livache,hubert le goff

L'atelier de Bernard Lacroix à Fessy (Haute-Savoie)

Photographie Hubert Le Goff (2014)

 

 

 

D'abord devant la porte de son atelier, en bric à brac, ses récoltes brutes de ferraille, de bouts de machines agricoles, de tracteurs, de faux, qui ensuite deviendront peut-être oiseau, taureau ou scarabée. Les gens de Fessy ont d'ailleurs désormais pris l'habitude d'y déposer leurs vieux morceaux de fer (souvent même de façon anonyme, précise Bernard Lacroix...). N'est-ce-pas déjà là, en plein cœur de la Haute-Savoie, l'indice remarquable d'une sensibilisation réussie à l'art de la récupération et du recyclage! Il reste peu à faire pour découvrir Arman ou César, célèbres accumulateurs et recycleurs! On constate à nouveau que l'œuvre de Lacroix n'est pas si éloignée de certaines préoccupations récurrentes de l'art contemporain des trente dernières années.

 

Il faut ensuite visiter son atelier, parsemé de ses tableaux, de ses animaux de fer mais aussi de sculptures naïves d'art populaire souvent d'inspiration religieuse ou bien encore d'objets ruraux en instance d'être muséographiés. Au beau milieu, le piano à queue du musicien Lacroix...

C'est dans ces quelques mètres carrés que semble s'opérer l'alchimie...

 

Quant à son jardin de sculpture, face au musée, il y règne la délicieuse cohabitation entre son bestiaire de fer, ses sculptures abstraites, mais aussi d'autres sculptures déposées là par des amis. Et, presque recouverts par l'herbe, de nombreux morceaux de fer épars y attendent un nouveau destin.

 

Après être passé par le jardin de sculpture, on peut alors entrer dans la bâtisse du 17e siècle qui abrite la formidable collection ethnographique d'objets et outils savoyards que Bernard Lacroix accumule depuis des dizaines d'années. C'est son musée "d'artiste paysan", et il en faut peu pour penser qu'il s'agit là, en quelque sorte, d'une de ses œuvres majeures de récupération.

C'est en tout cas, en France, l'une des collections les plus importantes consacrées au monde paysan.

 

Lacroix se tient donc à la croisée de plusieurs chemins. Profondément sincère, il démontre qu'un métissage culturel subtil et non didactique s'articule entre art moderne et art populaire. Outre la qualité intrinsèque de chaque œuvre (et il resterait encore beaucoup à dire) ou de chaque expression de l'artiste ( et nous n'avons pas ici  la place de parler de ses écrits poétiques), l'ensemble contribue de manière puissante à nous préserver de plusieurs manichéismes inutiles tels que ceux opposant fréquemment tradition et modernité – art d'émotion et art de réflexion – création locale et création nationale – art populaire et art contemporain.

 

L'œuvre de Bernard Lacroix fait entendre quelque chose de singulier sur notre temps et notre situation artistique actuelle. Fortement ancrée dans son environnement mais tout autant ouverte à la diversité culturelle, elle est un formidable et fécond recyclage d'une partie de l'histoire de l'art de ces cinquante dernières années. En y entremêlant notre simple histoire quotidienne, il nous relie à l'essentiel.

C'est pourquoi Bernard Lacroix est un libre-artiste comme d'autres sont libre-penseur.

 

Alain Livache, Catalogue de l'exposition Bernard Lacroix du Conservatoire d'Art et d'Histoire d'Annecy, (2001) pp.13-14.

 

mercredi, 29 avril 2015

Un temps pour toute chose

 

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Bernard Lacroix enfant.

(Photographie: archives de la famille Lacroix)

 

 

 

 

" Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel.

Un temps pour enfanter,

et un temps pour mourir;

un temps pour planter,

et un temps pour arracher le plant.

Un temps pour tuer,

et un temps pour guérir;

un temps pour détruire,

et un temps pour bâtir.

Un temps pour pleurer,

et un temps pour rire;

un temps pour gémir,

et un temps pour danser."

 

Ecclésiaste, 3, 1-4

 

*

 

Il fallait un temps de silence sur ce blog, un temps de recueillement, le temps du deuil, des deuils. Après Jean Lacroix, après Bernard, c'est Joseph Lacroix, agriculteur à Fessy, qui nous a quittés le dimanche 19 avril. En moins d'un an, les trois cousins sont partis l'un après l'autre, comme s'ils s'étaient donné le mot, après avoir partagé les joies et les peines de leurs dernières années puisque Jean était revenu au village pour sa retraite. Ils resteront unis dans nos cœurs comme ils le furent dans leur vie.

Il y a donc un "avant" et un "après" pour ce blog.

Bernard aura eu le temps de le découvrir. En juin 2014, grâce à l'aimable complicité d'une animatrice de la maison de retraite qui avait mis un ordinateur à notre disposition, Jean-Michel et moi lui avions montré cet espace virtuel consacré à son œuvre. Il n'en revenait pas, lui qui n'avait jamais touché un ordinateur de sa vie! Jean Lacroix lisait ce blog, Joseph, peut-être aussi... Comme l'a rappelé Jean-Claude Fert, Bernard a créé jusqu'au dernier moment, tant que ses forces le lui ont permis. Aujourd'hui, son œuvre est accomplie.

Nous sommes désormais dans le temps posthume, le temps d'une autre vie pour l'œuvre de Bernard, le temps d'une autre présence, plus forte que l'absence.

 

*

 

Bernard Lacroix ne laisse pas, comme nous l'avons lu dans un article du Messager, un héritage "idéologique". Une idéologie est un système d'idées, de croyances, de valeurs, le plus souvent désigné par un mot en "isme" : progressisme, conservatisme, passéisme, socialisme, communisme, libéralisme, écologisme, islamisme, sionisme, féminisme, et j'en passe... Les idéologies modernes, nées au XVIIIe siècle, ne sont rien d'autre que des systèmes d'idées, des outils pour exercer un pouvoir, agir dans le champ social et politique. Un artiste, un véritable artiste tel que l'était Bernard, c'est précisément, comme le pensaient les plus grands poètes, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, un être singulier, désengagé, "dégagé" en ce sens qu'il n'a cure du pouvoir sur les choses, les êtres, le monde. S'il agit, c'est dans un autre ordre que l'ordre social. Comme l'écrit Maxence Caron, "la dimension de l'art est celle de l'âme, et la dimension de l'âme excède celle du monde ; être artiste, c'est donc préserver un espace de retraite propre à l'absence d'implication dans les glus du monde (1)". Bernard Lacroix ne s'est jamais impliqué dans les "glus du monde", il n'a jamais désiré le moindre pouvoir, il n'a jamais cherché à changer la société, laissant cette prétention aux pseudo artistes autoproclamés "engagés" dont l'engagement n'est le plus souvent qu'une vitrine publicitaire. L'artiste n'est ni un gourou, ni un homme politique, ni un leader social, ni un philosophe, encore moins un idéologue. C'est un esprit libre de toute allégeance. Son héritage est d'ordre spirituel.

Bernard Lacroix a d'ailleurs écrit lui-même son testament noir sur blanc, dans son tout premier recueil poétique, Petites choses d'hiver :

 

" Le poète

C'est celui qui rit pour ceux qui ne rient pas,

Qui pleure pour ceux qui ne pleurent pas.

 

Le poète

C'est celui qui porte la joie

Et la croix des autres..."

 

Porter la joie et la croix des autres : c'est là tout le contraire de la fonction idéologique. Le poète, l'artiste porte : il assume ce que les idéologies quelles qu'elles soient, l'action politique et l'action sociale quelles qu'elles soient, ne sont pas en mesure d'assumer. La poésie, la peinture, la sculpture, la musique, ne changent pas le monde, elles créent un monde, un espace de liberté dégagé de la pesanteur du monde social.

Il faut faire attention aux mots qu'on emploie. Les mots peuvent trahir même quand on n'en a pas l'intention.

Nous continuerons d'arpenter, sur ce blog, le monde que Bernard nous a laissé, d'en explorer la richesse et la beauté. Notre seul "engagement" : le vœu de fidélité.

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

(1) Maxence Caron, De l'art comme résistance à l'implication politique ( Éditions Séguier, 2015) pp. 93-94.

 

 

 

 

 

 

 

 

mardi, 31 mars 2015

Homélie du Père Vittet aux obsèques de Bernard Lacroix

 

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Vierge à l'enfant de Bernard Lacroix

Têtes de houes soudées (38×18×08)

 

 

 

 

 

Bernard, c'est beaucoup d'émotion pour moi d'être ici pour t'accompagner. Je remercie ta famille qui m'y a convié.

 

Avant de commenter l'Évangile, je voudrais te dire merci pour cette longue amitié que nous avons partagée depuis notre enfance. La guerre et ses conséquences douloureuses avaient rapproché nos familles et tissé des liens entre nous.Ces moments difficiles n'ont-ils pas développé chez toi le rêve, le désir d'évasion, l'envie d'échapper à l'emprise? Ils ont fait de toi l'Artiste. C'était la musique, les instruments, le chant, l'expression de tes sentiments, c'était le poète des "vents murieux", l'humoriste qui savait si bien décrire les personnages de nos villages. Puis le peintre s'est manifesté et je garde précieusement l'une de tes premières œuvres : le château de Buffavent. J'ai eu la chance par la suite d'être associé à tes premiers rêves d'un musée du patrimoine.

La vie et, pourquoi ne pas le dire, une vision différente de l'avenir de notre Église, nous ont séparés. Et puis un jour, la table de chez Dret nous a permis de nous retrouver. Merci à Jean-Claude et à sa famille. Par la suite ce furent les belles rencontres chez Christian et Marie-Christine avec Jean Lacroix et d'autres amis. 

Un jour, la maison de retraite de Cervens est devenue notre lieu d'échanges. Les résidents n'oublieront pas la dernière messe de Noël autour de ta magnifique crèche!

Et puis est venu ce jour récent où j'étais auprès de toi l'ami et aussi le prêtre. J'ai vu avec quelle intensité tu as confié ton avenir au Seigneur. Quelle foi! Quelle sérénité, quelle envie de vivre t'habitait! Merci, Bernard, pour notre rencontre.

 

Venons-en à l'Évangile. (1)

 

Il m'a d'abord posé des questions. Je me trouvais devant un juge souverain. D'un côté les brebis, de l'autre les chèvres, venez à moi, vous les bons, les autres allez au diable. C'est le même Jésus qui nous dit "Je ne suis pas venu pour juger mais pour que vous ayez la vie et que vous l'ayez en abondance".

Je me suis rappelé alors que j'avais fait des études sur le style apocalyptique, sur le langage codé. Il ne s'agit pas de jugement ni de condamnation mais d'un Dieu passionné de l'homme qui invite, stimule : ne vous installez pas, aimez, participez au bonheur de l'homme, de tous les hommes.

Comment pourrait-on imaginer un Dieu juge? Lui, le père de l'enfant prodigue. Celui qui dans Isaïe nous dit "Je vous aime comme un père et une mère". J'en ai vu des mamans à la prison de Bonneville serrant leur fils dans leurs bras, les embrassant, les caressant, les encourageant. Et ce même Dieu ajoute : " même si une mère oubliait son enfant, moi je ne l'oublierai jamais". Dieu ne juge aucun être humain puisque chacun de nous, à commencer par le pire, est son enfant.

Peut-on imaginer Jésus condamnant Marie-Madeleine qui pleure son passé? Jésus s'identifie à l'homme, à chaque homme, à vous, à moi. Pour lui, chaque homme est précieux. "J'ai faim, je suis immigré, je n'ai pas la même religion, la même race: et bien moi, Jésus, je suis chacun de ces hommes. Aimez moi en les aimant".

 

Alors que notre joie soit grande en pensant à l'accueil qui a été fait à Bernard, même si, comme moi, comme vous, il a eu des ratés dans sa vie.

Bernard s'est présenté avec son message d'humanité et de fraternité qu'il a su faire passer à travers ses œuvres, la formation artistique des jeunes, son humour, sa gentillesse, et aussi, j'avais oublié, les bêches, les rablais (2), les sarclorets (3) qu'il savait si bien transformer en personnages de notre temps.

Bernard, je sais que cette Porte que tu as franchie t'a ouvert à l'éblouissement, à l'éclatement de tout l'amour que tu as partagé avec Dieu et avec nous tous.

Continue de développer tes talents pour ceux qui t'entourent et surtout continue de nous accompagner sur le chemin. Merci Bernard.

 

Père Vittet

 

(1) L'Évangile: Matthieu 25, 32-46

(2) rablais ou rablè en patois: sarcloir, ratissoire

(3) sarcloret ou sarklorè en patois: serfouette

samedi, 28 mars 2015

Allocution de Jean-Claude Fert aux obsèques de Bernard Lacroix

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L'arbre blanc, huile sur carton (32×23) de Bernard Lacroix

 

 

 

 

Bernard Lacroix est donc mort lucide dans la tombée du soir.

 

Il est mort à l'aube du printemps, bien qu'il eût sans doute souhaité, lui, le chrétien, mourir un peu plus tard, pendant un de ces jours de la Passion, qui avait fait dire trente ans avant à Jacques Miguet alors agonisant, que souffrir et mourir à cette époque était un honneur...

 

J'ai connu Bernard au début des années soixante, dans son musée naissant. Il était encore le paysan-poète que, dans le fond, il n'a jamais cessé d'être. Il publiait déjà ses poèmes, enrichissait jour après jour son musée, conscient que, s'il ne le faisait pas, personne ne le ferait à sa place, ou alors le ferait trop tard. Il jouait du piano, dessinait merveilleusement et peignait, quand il le pouvait, tout en continuant à s'occuper de ses arbres et de cette terre dont il était bâti. Il se mettra assez rapidement à la sculpture, ou plutôt à la récupération et à la réutilisation de tous les objets délaissés de ce monde paysan dont l'usage était devenu obsolète, pour leur redonner une seconde vie, faisant là aussi, patiemment, œuvre de sauvegarde. Rien de ce monde agricole, alors réduit dans son village comme ailleurs, à une survie illusoire, ne devait disparaître... Tout devait être conservé ou métamorphosé. Merveilleuse et ironique revanche, par la grâce de cet homme, de ces outils séculaires condamnés ailleurs à l'abandon et au mépris. Un monde millénaire s'écroulait sous ses yeux? Qu'importe, il allait en transcender la dépouille! Ce devoir de mémoire qu'il s'infligea jusqu'à l'épuisement le verra donc immortaliser des milliers d'objets d'un quotidien condamné, constituant, avec une patience et une fièvre indispensables, une collection sans équivalent. Il procédait aussi en cela à légitimer et à conforter l'œuvre de cet autre homme exceptionnel, auquel il vouait admiration et respect :

Jacques Miguet, qui avait entrepris une action culturelle hors normes dans ce qui était encore un coin de la campagne française, d'abord au cœur de Douvaine puis dans ces "granges de l'esprit" qui continuent, grâce à une poignée de veilleurs, à éclairer des étés qui en ont bien besoin. Jacques Miguet, médecin à la culture universelle, pour qui Bernard écrira cet émouvant poème posthume, Le Berger, et dont il défendra avec vigueur les choix dans tous les domaines de l'esprit.

 

Très vite la renommée de Bernard dépassa son village où nous sommes aujourd'hui rassemblés. Cet homme de goût s'éprit alors de Nernier , petit joyau, où il eut l'opportunité d'acquérir l'ancienne fruitière qu'il restaura avec ferveur et respect, la transformant en ce qui allait devenir le Musée du lac où il accueillit pendant de nombreuses années des artistes confirmés ou en devenir. Nernier où les soirs d'été n'en finissaient plus, donnant au village des airs de Saint-Paul-de-Vence mais où le vin blanc frais, servi sous les tonnelles, pouvait s'avérer, à la longue, d'une efficace et redoutable traîtrise...

 

Bernard était musicien. Pas seulement l'organiste du couvent de La Visitation — que d'admiratrices à son corps défendant! — mais il était aussi un pianiste talentueux. Je me souviens des soirées d'été de la fin des années soixante où il avait installé son piano dans la salle en pierre de ce qui n'était pas encore la galerie dans laquelle il nous fit l'honneur d'exposer, et je me souviens que le public lui demandait de jouer les morceaux les plus divers et les plus invraisemblables, il connaissait tout. Il jouait tout.

 

Bernard était un conteur.Un conteur inégalable. Les histoires les plus anodines prenaient dans sa bouche des dimensions épiques et les rires qu'elles déclenchaient étaient inarrêtables. Sa voix, si particulière, et ses intonations, donnaient à ses récits une saveur rare. Les histoires de Bernard Lacroix... Il y a dans cette assemblée des gens qui se souviennent de ces histoires mémorables... Du mulet qui refusait de tirer le char quand il arrivait devant le panneau Cervens à l'inséminateur souffreteux dont la maigreur laissait la vieille fermière dubitative, le monde paysan était au cœur de cet humour tendre et déjanté... Des milliers de blagues que lui seul savait raconter...

 

Bernard avait mille choses à faire si bien que parfois il oubliait d'honorer de sa présence les repas auxquels il était invité. Quand on lui téléphonait avant de se mettre à table, on devinait au ton de sa voix qu'il avait oublié l'invitation mais il se reprenait de suite : "figure-toi qu'au moment où j'allais venir, ma mère s'est sentie mal, j'ai dû rester...". Il nous l'a servie quelques fois, celle-là... Une chose était pourtant vraie : l'amour qu'il portait à sa mère. Il y avait dans sa chambre, à Cervens, une photo de groupe jaunie où elle figurait dans la fraîcheur de la jeunesse et il se plaisait à dire : "regarde comme elle était belle..."

 

Bernard possédait tous les dons. Sauf celui de la finance. L'argent était quelque chose d'abstrait. Et puis ça changeait tout le temps ; alors, pour ne pas s'embrouiller, il convertissait les euros en anciens francs de sa jeunesse, ce qui donnait des situations cocasses comme ce jour pas si lointain où, à la stupeur générale, il déclara devant un auditoire ébahi qu'il lui restait deux jours pour payer le solde de son impôt sur le revenu qui s'élevait à ... "deux millions"! Je vous laisse le soin de la conversion...

 

Et puis vint le temps de la souffrance.

Oh, certes, la souffrance, Bernard Lacroix l'avait connue et apprivoisée depuis belle lurette ; la souffrance indicible ; la souffrance inexprimable ; la souffrance muette... Mais là encore, une vie d'exception menée tambour battant avait laissé derrière la porte des limbes la tristesse du souvenir enfoui. Il y a plusieurs vies dans la vie d'un homme et cette souffrance vécue dans l'enfance s'est dissoute, chassée par le talent et la dimension de cet homme hors du commun.

Non, la souffrance dont il nous faut parler, c'est celle du corps qui abandonne dans une chambre celui qui devra désormais se battre pour tenir un pinceau ou une plume. Oh, certes, il nous faut rendre hommage au dévouement et à l'élégance de la direction et du personnel de la maison de retraite de Cervens qui ont permis l'aménagement en atelier de la chambre voisine de celle de Bernard, l'autorisant ainsi à poursuivre, à son rythme, son travail de peintre et de poète, étant entendu qu'il lui était devenu impossible, physiquement, de souder le métal nécessaire à son travail de sculpteur. On avait lancé un défi à Bernard après son accident cardio vasculaire : peindre à son rythme et selon son désir et voir si le résultat pouvait faire l'objet d'une exposition. Bernard y parviendra, au-delà de toute espérance. En 2013, il y a moins de deux ans, on pouvait présenter son travail à Yvoire et l'année dernière il exposa des collages sur les murs que la direction de la maison de retraite avait mis à sa disposition.

Mais la souffrance était la plus forte d'autant plus qu'à la paralysie s'ajouta un mal dévastateur qui ne laisse que peu d'espoir à ceux qui en sont atteints. Bernard aura toutefois gagné son dernier combat : celui contre la déchéance. Il est mort dans la lucidité et, à ne pas douter en ce qui le concerne, dans l'espérance.

 

 

Jean-Claude Fert   

 

 

 

mercredi, 25 mars 2015

Hommage de Claude Detraz à Bernard Lacroix

 

 

 

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La fuite en Égypte, sculpture d' André POIRSON,  ami de Bernard Lacroix

Photographie de Claude Detraz

 

 

 

 

 

Oui, quelqu'un de bien vient de nous quitter, de ces hommes qui, dans la lignée des grands humanistes, ont sans cesse irrigué et éclairé le monde dans lequel nous vivons.

 

J'allais régulièrement le voir depuis qu'il était cantonné à l'étage de l'Orangeraie du Verger de Coudry, à Cervens. Ma dernière visite trop courte du vendredi 6 février 2015 m'avait valu de le tancer pour qu'il se remette à la peinture. Il m'avait répondu de sa douce voix: " avec le printemps, je reprendrai le pinceau". Il ne verra plus le printemps.

 

Je revois par la pensée notre première visite au musée de Fessy avec mes parents, tous deux éberlués qu'un gars puisse avoir récupéré et conservé tant de choses qu'eux-mêmes n'avaient pas daigné garder. Je le revois expliquant de sa voix calme sa collection de tuiles récupérées des toits de l'ancien couvent de la Visitation dont il était l'organiste.

 

Oui, c'était l'âme du Chablais, de nos villages de plaine et de montagnes, dont il connaissait toutes les histoires, tous les secrets.

 

Je repense à mon émerveillement à l'exposition de ses sculptures pleines d'humour, composées d'instruments agricoles récupérés, perpétuant la vie de leurs utilisateurs.

Je le revois expliquant ses peintures illustrant les rives enchanteresses du lac où il rejoignait tout à la fois les grands peintres et les grands poètes.

 

S'il pouvait ne nous donner qu'un seul message, je pense que ce serait celui-là:

"Fleuris où tu es semé" , de saint François de Sales ( son saint préféré), qui résume bien sa vie, ses œuvres et ses volontés.

Le paradis sera bientôt décoré des nouvelles œuvres de Bernard.

 

Claude Detraz

 

 

 

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La dernière crèche de Bernard Lacroix, Noël 2014

Photographie de Claude Detraz

 

 

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"L'enfant Jésus de sa dernière crèche que Bernard avait attaché au berceau de peur qu'on le lui vole, lui qui aurait tant voulu s'envoler de sa chaise roulante!" Claude Detraz