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vendredi, 17 juin 2016

Le ciel des humbles, 3 .

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Les foins sur les hauteurs de Bons-en-Chablais (Haute-Savoie)

(Photographie de Jean-Nicolas Bart)

 

 

 

 

Rappel:

 

Le ciel des humbles, 1

Le ciel des humbles, 2

 

 

 

Rogations

 

 

Parce qu'il pleuvra trop ou pas assez,

Parce que nos épaules faibliront sous la charge,

Bénissez-nous.

 

Éloignez les nuages à grêle, les orages,

Et les nuits sans sommeil,

Les matins trop vite là.

 

Bénissez notre terre :

Pour que nos épis soient lourds et dorés,

Notre treille vigoureuse.

 

Bénissez la roue que l'ornière casse,

Le cheval qui n'en peut plus,

Le vieux chariot pourri,

L'outil fendu qui échappe et blesse,

La pierre qui fend l'outil.

 

 

Bernard Lacroix, Au vent mûrieux

vendredi, 10 juin 2016

Le ciel des humbles, 2

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Cloître de l'Abbaye Notre-Dame-d'Abondance (Haute-Savoie)

 

 

 

 

Rappel :

 

Le Baroque Savoyard, poème de Bernard Lacroix

Le Baroque Savoyard, 2

Le Baroque Savoyard, 3

Le Baroque Savoyard, 4

 

 

 

Religieux, le Savoyard l'est dans ses racines. La fondation de certains lieux de culte remonte aux Ve et VIe siècles, ceux placés par exemple sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste, de Saint-Maurice-d'Agaune...

Les abbayes, les monastères essaimèrent, laissant incontestablement des traces dans le comportement des habitants d'alentour, encore tangibles de nos jours : plus intelligents, plus ingénieux, plus cultivés, plus artistes qu'ailleurs. Les lieux de pèlerinage favorisent les brassages d'idées, les apports matériels, intellectuels et spirituels.

 

Bien que le Savoyard se dise de droite, il l'est plus par atavisme, par principe, par hérédité que par politisation. Il fut de tous temps plutôt circonspect vis-à-vis du pouvoir central. Je le crois volontiers anarchiste.

 

Les croix, les oratoires, les chapelles qui jalonnent nos chemins sont les témoins de notre foi. Ils sont entretenus et soignés, nos gens y tiennent.

Dans nos églises, l'art baroque fleurit, surtout dans les villages de montagne. C'est ainsi que nous voyons l'au-delà, l'art baroque c'est le ciel des humbles.

J'imagine que la vieille femme que nous allons voir un peu plus loin, enfermée dans sa douleur, demande peut-être sa mort. Ses saints et ses saintes à elle ont sans doute les visages lisses et ripolinés des retables exubérants : des anges dorés ouvrent tout grand leurs ailes. La Vierge Marie, dans son manteau bleu étoilé, l'invite de sa main rose à la rejoindre sur le nuage qui la conduira doucement vers la béatitude éternelle. Des chérubins lui montrent le chemin de leurs doigts grassouillets. Des évêques barbus, des chanoines chamarrés, des pages affairés s'apprêtent à lui faire cortège. La montagne est au loin toute petite. C'est ainsi que l'on doit la voir de là-haut, depuis l'invisible sommet où des colombes s'évanouissent, plus haut, beaucoup plus haut, jusqu'au trône de Dieu le Père dont on devine les pieds nus dans l'obscurité de la voûte.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours (Bias, 1990)

 

 

 

 

mardi, 31 mai 2016

Le ciel des humbles, 1

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Photographie de Robert Taurines

 

 

 

 

 

La croix du chemin est un autre bachal, une autre source tout aussi fidèle, tout aussi insistante et devenue tout aussi dérisoire. Ici-bas, on ne souffre plus, le paradis est sur terre.

 

L'homme ne croit plus qu'en lui-même. Dès son premier souffle, il s'engouffre sur le chemin de la mort, oubliant qu'elle est au bout.

 

Voit-il encore la montagne? Voit-il ces nuages inquiétants?

 

Il file, alors que rien ne le poursuit ; passe ses joies avec sa voiture ; s'empiffre des poisons qu'il engendre ; laisse derrière lui des traces nauséabondes d'un progrès qui a tout inventé, sauf le bonheur.

 

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours, (Bias, 1990)

 

 

 

mercredi, 18 mai 2016

Le château d'Avully

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Le château d'Avully, Brenthonne (Haute-Savoie)

 

 

 

 

Non loin du château de Buffavent, sur la commune de Lully,  se dresse une autre maison-forte, le château d'Avully, situé sur la commune de Brenthonne, construit au XIVe siècle. D'abord propriété de la famille de Boëge, l'édifice passe à la fin du XVe siècle aux mains de la famille de Saint-Michel, genevois convertis au protestantisme. Antoine de Saint-Michel, baron d'Avully, reviendra au catholicisme en 1596 . Il est le premier seigneur chablaisien converti par saint François de Sales lequel résidait alors au château d'Allinges.

C'est  la famille de Sales qui rachète le château au milieu du XVIIIe siècle et l'abandonne en 1896. Dans les années 1950, il tombe progressivement en ruines jusqu'à ce que Jean Guyon le rachète et commence à le restaurer en 1971. Il est classé Monument Historique en 1974. Aujourd'hui, Michel et Pierre Guyon poursuivent l'œuvre de leur père.

 

Désormais magnifiquement restauré, le château est ouvert au public pour des expositions, concerts et manifestations culturelles:

 

Dimanche 22 mai 1976, à 17h, récital de musiques tzigane et viennoise:

 

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Expositions juillet-août 2016 de 13h à 18h:

 

Charlemagne d'après le roman féodal de Girart de Vienne


Les Fables de La Fontaine

 

Sculptures de Greta Zluhan

 

 

Renseignements:

Courriels: info@chateau-avully.com

Site: http:// chateau-avully.com

mercredi, 11 mai 2016

Du patois au galimatias. (Lettre à madame Vallaud-Belkacem)

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Il fut un temps, préhistorique pour les jeunes générations, disons fin XIXe -XXe siècle, où l'École Républicaine avait l'ambition d'apprendre à tous les petits français la langue de leur pays. Le but n'était pas de faire de chaque enfant un futur académicien mais qu'il maîtrise l'orthographe, la grammaire et le vocabulaire de base. Le prix à payer fut relativement lourd pour les enfants du peuple : l'abandon de leur langue natale, régionale, c'est-à-dire leur patois. 

En ce temps là, la République n'y allait pas de main morte : s'ils parlaient le patois à l'école, les récalcitrants subissaient des sanctions qu'on jugerait aujourd'hui humiliantes, comme le raconte le Breton Pierre-Jakez Hélias dans Le cheval d'orgueil, récit de son enfance publié en 1975.

Il faut relire aussi cette anecdote pleine d'humour racontée par Bernard Lacroix : les écoliers savoyards avaient du répondant!

Les méthodes coercitives de l'École d'antan furent efficaces. Dans toutes les régions de France on intériorisa l'idée que parler le patois c'était arriéré, demeuré, "plouc". Les patois devinrent, comme le grec et le latin, des "langues mortes".

Toutefois, depuis les années 70, l'émergence de courants régionalistes a favorisé la prise de conscience de la richesse des langues régionales et, dans plusieurs régions de France, celles-ci sont désormais enseignées à l'université en même temps que la mondialisation tend à faire disparaître de nombreuses langues. Vous pouvez constater ici que notre langue, le francoprovençal ou Arpitan, dont nos patois savoyards sont dérivés, est en danger.

Pourtant, on peut penser que l'apprentissage des langues régionales pourrait favoriser l'intérêt, le goût pour les langues. Songeons à l'exemple du grand poète et fabuleux polyglotte Armand Robin qui, pendant les sept premières années de sa vie ne parla que le fissel, un dialecte breton.

Aujourd'hui, l'École de la République prend un chemin inquiétant, voire angoissant, celui du mépris des enfants du peuple qui n'ont pas droit à un enseignement de qualité, à l'éducation par l'effort, à l'accès à des cultures savantes. La réforme des collèges 2016 fait disparaître l'enseignement du grec et du latin, pour ne citer qu'un exemple de son catastrophique programme. Quant à la réforme de l'orthographe... mieux vaut en rire qu'en pleurer, et apprendre à la maison, à nos enfants ou petits-enfants, l'orthographe si complexe de notre belle langue pour leur laisser la chance de pouvoir lire un jour nos poètes, écrivains et penseurs. Du patois que la République a voulu jadis éradiquer, on va tout droit au galimatias pour tous comme le suggère cette lettre hilarante à madame la ministre de l'Éducation Nationale que Jean-Claude Fert m'a envoyée. Un grand merci à lui.

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

 

CHAIR MADAME VALLO BELLEQUASSEME

 

Najat, vous perméter que je vous appel Najat, in? Je suis comptant. Je suis d'accort à sans pour sans avec la raiforme de' lortograf. Enfaim kelk 1 qui nous a comprix. Je nan pouvez plus du prof de fransé qui nous parle toujour de Cornaye, hauteur qui est deja maure. Moi qui n'arrive pas a terminet le dernier Musso! Il paré que vous avez soustenu la téaurie du janre. Cé quoi sa? Abiyer les garsons en fille? Vous dépasser les baurnes. Mais vous avez rézon. Les maux sont trot conpliké. Tous ses axan nainportou, c'été une turi. Depui la maternaile, les dictez son mont cochemarre. Heureuseumand que les naute ont tété suprimais. Avent, javez des bultains grave. Vous avez changer toussa. An plusse, sur Kanal vous aitié vrémant jantyee avaique un barebu. Par pitiez, ne féte pas come votre colaig Kristiann Tobiraz, ne kiter pas le gouvairnemans. J'éme bocou votre sous-rire. Dézormai, il est clair mes journez. J'avous , il y a des foies ou je saiche les colles. Ne le raipété pas a ma maire. Elle manpecheraie de regerdez Ze Voillece. Sept un secré entre nous.

Vous aite la mayeure ministre. Mairsi de nous zanlevez cé trés d'union qui son tinutil.

Jé une favœur a vous deuxmandez. Mintenand, je voudré fer 1 staje dans vos buros rue de Grrrnell. Vous savet, grasse avou, je vé bientaut avoir mon back lé doa dans le né. Cé mairvéyeu. Sa cera un trait bo kado pour mé 23 zan.

Je vous quiffe.

 

 

samedi, 23 avril 2016

Les gestes de la matière

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Photographie de Robert Taurines

 

 

 

 

"Une civilisation qui ne laisse pas de traces est une civilisation perdue."


Bernard Lacroix

 

 

 

 

L'industrie moderne n'a plus besoin de mains. Les choses se font toutes seules, au gré d'une mécanique programmée. Ce qui en résulte est sans vraie beauté, sans personnalité, sans charme, sans élégance... et ne sert, après usage, qu'à alimenter les décharges publiques.

Une civilisation qui ne laisse pas de traces est une civilisation perdue. Cet appétit que nos contemporains ont de plus en plus pour une autre qualité de travail, devrait faire réfléchir ceux qui régentent notre destin. On a tué le petit artisanat tout simplement parce qu'il échappe, en partie, aux regards d'une administration de plus en plus omniprésente.

Il y avait, autrefois, des mains de paysans, des mains d'ouvriers, des mains de ménagères... Aujourd'hui, tout le monde a, à quelque chose près, les mêmes mains flasques, blanches, propres, des mains qui ne savent rien faire de leurs mains et qui ne savent plus donner non plus, ni salut, ni chaleur, ni caresses.

Avec la disparition de l'artisanat traditionnel, c'est tout un état d'esprit, une philosophie, un tour de main, un savoir-faire à jamais disparus. Les vieux savoirs ne s'apprennent pas, ils se communiquent, qui va assurer la relève ?  Car, à n'en pas douter, on reviendra à l'amour de ces objets dont la forme est dictée par le geste, par l'usage que l'on en fait, cette beauté faite de retenue, de simplicité, d'élégance, ce modeste décor qui vient en adoucir la rigueur fonctionnelle. La plus ordinaire des poches à écrémer le lait pourrait inspirer les plasticiens modernes.

Enfant, je me faisais encore plus petit pour contempler mon voisin menuisier au travail. J'ai appris ainsi ce qu'avoir de l'or dans les mains voulait dire, ce qui devenait en un rien de temps une planche anodine tenait pour moi du miracle. C'est de ces moments inoubliables que j'ai gardé une véritable admiration pour ceux qui savent faire quelque chose avec leurs doigts.

Quand le menuisier est mort, on a jeté ses outils à la poubelle et fait de son atelier un garage à voiture. J'y vois très bien encore, en passant, l'endroit où il y avait la scie à ruban, l'établi, le fourneau à sciure, le petit tas de copeaux frais, la réserve de bois d'ouvrage... et je me dis en moi-même : quand je disparaîtrai à mon tour, on va bien vite se débarrasser de ce qui semble, pour les héritiers, un héritage encombrant. Le menuisier est mort deux fois. Bientôt, il n'y aura plus personne pour se souvenir du ronronnement mystérieux des machines, du bruit des marteaux sur des clous dociles, du chuintement lancinant de la scie... et, tout autour, la silhouette affairée d'un homme qui prit possession un jour de son atelier comme le moine prend possession de sa cellule, la même vie rangée et silencieuse que rien d'autre que le labeur ne put divertir.

 

 

Bernard Lacroix, Mémoire des jours (Bias, 1990)

 

mercredi, 13 avril 2016

La contrebande

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Ancienne borne frontalière à Monniaz

 

 

 

 

 

En patois savoyard, le mot contrebande se dit kõtrebãda.

Voici un récit en patois (phonétique) qui rappelle l'importance de cette activité en Chablais, avant le rattachement de la Savoie à la France en 1860.

 

Kã õ nètè sorde, le taba pwé süto la so z ètyã ro è shér partye. luz om alovã tó n ã kri sü swis, lè pè Munya. i modovã a tõbo de né, a pi déshó, mã õ n alove prœ ã sé tã, i trakwovã lu bwè, i lyœ falè dawe z œre de tã pèr arvo lé. Õ yozhe a munya, i mzhivã na golo, i se fachã na shérde de so, de mtõ, s ü be de taba plèya dyã dé kornè ã papi rozhe, pwé tlé lu amo to de né, awé lœ toka ; mé adã, i falè brove se vèlyi lu gablu! wè, lu gablu lyœ prènyivã apré, i se pustovã yó pè lu bwè ; pwé kã i povyã luz akroshi, i lyœ prènyivã lœ shérde, dé yozhe ky avè, i chegivã jüsk dyã lé mèzõ.

Tó nütru devãnti sã prœ zü alo dese kri de la marchãdi ã kõtrebãda. kã õ n a zü ito frãsé, ã swosãta, y è myo alo ; le taba, la so, pwé asben le sokre, le kofé z ètyã mwe shér, i ne kutovã mimamã po atã k a l entèryœr, a kóza de la zóna. lu vyo d ora kreyã ben dé yozhe apré lœ ke no l ã duto, la zóna.

 

 

Traduction en français :

 

Quand on était sardes, le tabac et surtout le sel étaient rares et chers par ici. Les hommes allaient tous (n)'en chercher sur Suisse, par Monniaz. Ils partaient à tombée de nuit, à pieds nus, comme on allait assez en ce temps là. Ils traversaient les bois, il leur fallait deux heures de temps pour arriver là-bas. Une fois à Monniaz, ils mangeaient une bouchée, ils se faisaient une charge de sel, de tabac en corde ou bien de tabac plié dans des cornets en papier rouge. Puis les voilà en haut tout de nuit, avec leur sac sur le dos ; mais alors il fallait joliment se veiller les gabelous! Oui, les gabelous leur prenaient après, ils se postaient en haut par les bois ; et quand ils pouvaient les accrocher, ils leur prenaient leur charge. Des fois qu'il y avait, ils suivaient jusque dans les maisons.

Tous nos devanciers sont assez eu allés ainsi chercher de la marchandise en contrebande. Quand on a eu été français, en soixante, c'est mieux allé; le tabac, le sel, et aussi le sucre, le café étaient moins chers ; ils ne coûtaient mêmement pas autant qu'à l'intérieur, à cause de la zone. Les vieux d'à présent crient bien des fois après ceux qui nous l'ont enlevée, la zone.

 

 

Dictionnaire Le Patois de Saxel ( Éditions Les Belles-Lettres, 1969)

 

mardi, 29 mars 2016

Berceuse

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Photographie de Jean-Nicolas Bart

 

 

 

Comme la risée a besoin du frisson de la voile,

 

Comme le silence a besoin du cri de la mouette,

J'ai besoin de ta voix quand le soir descend.

 

Je t'écoute :

Parle-moi,

Pour que la brise de tes mots

Caresse mes songes naissants.

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

vendredi, 18 mars 2016

A Bernard

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Bernard Lacroix dans les années 50.

(Photographie: archives de la famille Lacroix)

 

 

 

 

Le 18 mars 2015, Bernard Lacroix nous quittait. Pour le premier anniversaire de son entrée dans une autre vie, ce bel hommage.

 

 

 

Au bout de ses poèmes,

il y avait la terre.

 

Au bout de sa musique,

il y avait la joie.

 

Au bout de ses pinceaux,

il y avait les saisons.

 

Au bout de son enclume,

il y avait les paysans.

 

Au bout de sa vie d'homme,

il y avait l'humour.

 

Au bout de son cœur,

il y avait l'amour.

 

Alors,

un jour de printemps,

il y eut : Dieu!...

 

 

Marie-Thérèse Deruaz (mars 2015)

 

 

 

dimanche, 13 mars 2016

Le château de Buffavent, 3

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Le château de Lusignan. Mélusine est représentée en dragon volant.

Enluminure, Les très riches heures du duc de Berry ( XVe siècle)

 

 

 

 

Rappel :

 

Le château de Buffavent, 1

Le château de Buffavent, 2

 

 

La légende de Mélusine

 

 

Le nom Buffavent fut à l'origine celui d'un château fort construit par les Francs au XIIe siècle, époque des premières Croisades, sur l'île de Chypre: le château de Buffavento. Située à 1100 mètres d'altitude, à 12 kms de Nicosie, cette forteresse porte bien son nom, " où souffle le vent", de l'italien buffare (souffler) et vento (vent). Il en reste aujourd'hui une ruine dont la situation semble, en effet, exposée à tous les vents :

 

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Ce Buffavent chypriote fut, au Moyen-Âge,  la propriété des Lusignan, une dynastie poitevine qui régna sur l'île du XIIe à la fin du XVe siècle, Guy de Lusignan ayant acheté l'île à l'Ordre du Temple en 1191. 

Or le duc Louis 1er de Savoie, né en 1413, succède à son père Amédée VIII en 1440. Il épouse Anne de Lusignan ( 1418-1462), fille du Roi Janus (ou Jean) de Lusignan, roi de Chypre. Grâce à ce mariage, il porte alors le titre de roi de Chypre. D'une grande beauté, Anne de Lusignan amène à la cour du château de Ripaille, à Thonon, nombre de courtisans chypriotes. Très amoureux de son épouse, le duc Louis 1er lui laisse beaucoup de pouvoir et cède à ses caprices. Au cours de son règne, les intrigues et la corruption de cette cour chypriote, et aussi la participation du duc à la guerre de succession du Milanais et à l'expédition de Chypre contre les Turcs, affaiblissent l'État de Savoie.

François de Langin, vassal du duc Louis 1er, participe à l'expédition de Chypre avec 800 soldats savoyards, en 1461. Au cours de cette guerre à Chypre qui dure trente mois, il est chargé de défendre la forteresse de Buffavent. À son  retour en Savoie, le duc Louis 1er lui octroie le fief de Lully où il fait construire une maison-forte qui portera le même nom que le château chypriote.

Ces faits historiques expliquent pourquoi la légende de Mélusine a pénétré Buffavent à Lully.

 

La fée Mélusine, femme serpent ou dragon volant, est présente dans les légendes de toute l'Europe  et de nombreuses provinces françaises, en particulier en Poitou. L'étymologie du nom Lusignan, de Mère Lusigne, fait d'elle la fondatrice de la lignée. Dans La légende de Ramondin, un ancêtre des Lusignan, elle apparaît comme une femme très belle dont les jambes se transforment en queue de serpent le samedi.

La légende veut qu'ensuite, au cours des siècles, la naissance de Mélusine se reproduise régulièrement dans la famille royale de Chypre. Par amour maternel, les reines ou les favorites faisaient élever cette Mélusine en secret, dans un château isolé. Ainsi, au temps du duc Louis 1er, une Mélusine était cachée dans le château de Buffavent. Le vaillant seigneur chablaisien, François de Langin, assurait sa garde pendant la guerre contre les Turcs. La légende dit qu'il il l'aurait ensuite ramenée en Chablais et aurait fait construire le château de Buffavent à Lully pour la cacher, que le duc Louis 1er de Savoie, roi de Chypre, venait souvent à Buffavent pour la saluer. La pièce du château où il couchait a gardé le nom de chambre royale et l'une des tours celui de Mélusine.

 

L'histoire de la Savoie et la légende médiévale ont fait en sorte qu'à travers le château de Buffavent, Lully, petit village chablaisien, est lié à une île de la méditerranée aujourd'hui partagée entre les Grecs et les Turcs!

 

 

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Mélusine en son bain épiée par son époux Ramondin (vers 1450-1500)

 

 

Élisabeth Bart-Mermin