Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 25 juillet 2015

Tu m'aimes...

l'amour dans la poésie de bernard lacroix, simone weil, la pesanteur et la grâce, juan asensio

Photographie de Juan Asensio

 

 

 

Tu m'aimes!

Tu m'aimes!

Tu m'aimes!

Qu'en sais-tu?

Dix,

Quinze

Ou vingt ans après ma mort,

Si tu viens encore pleurer sur ma tombe :

Là,

Là seulement,

Tu me diras "Je t'aime"

Et je te croirai...

 

 

Bernard Lacroix, Petites choses d'hiver

 

 

*

 

 

En écho à ce poème de Bernard d'une incommensurable profondeur sous son apparente simplicité, cette pensée de Simone Weil :

 

" [...] L'amour qu'on voue aux morts est parfaitement pur. Car c'est le désir d'une vie finie qui ne peut plus rien donner de nouveau. On désire que le mort ait existé et il a existé."

Simone Weil, La pesanteur et la grâce 

 

lundi, 13 juillet 2015

Complies

recueillement_nocture Manessier.jpg

Alfred Manessier, Recueillement nocturne

 

 

 

 

Seigneur,

Voici l'heure

Où la peur

Des fantômes de la nuit

M'étreint.

Faites que le sommeil qui me prend

Ne soit point le dernier,

Et que votre ombre

Longtemps encore,

M'apaise,

Jusqu'au matin.

 

 

Bernard Lacroix, Au vent mûrieux

mercredi, 24 juin 2015

Et puisqu'il faut...

P1020564.JPG

Photographie JN Bart

 

 

 

 

 

Et puisqu'il faut bâtir

Bâtissons dans la joie,

Comme ils savaient bâtir

Autrefois.

 

Et puisqu'il faut partir

Partons sur les chemins,

Dieu saura nous conduire

Par la main.

 

Et puisqu'il faut souffrir

Chacun souffre son droit,

Acceptons sans pâlir

Notre croix.

 

Et puisqu'il faut mourir

Mourons remplis d'espoir,

Sur nos lèvres un sourire :

Au revoir!

 

 

Bernard Lacroix, Au vent mûrieux

 

 

 

mardi, 09 juin 2015

J'aime le vent

rose des vents, 1.jpg

 

 

 

 

J'aime le vent!

Je lui ouvre mes fenêtres,

Je me tiens éveillé

Pour ne rien perdre du plaisir qu'il me donne

Et de ce qu'il m'apprend.

 

Il y a dans le vent

Toutes les senteurs de la vie,

Toutes les violences et les douleurs aussi.

 

Le vent délivre les songes,

Attise les feux de l'esprit,

Excite les rêves,

Ressuscite les légendes,

Fait claquer les volets de la mémoire assoupie...

 

Un pays sans vent

Est un pays sans histoires.

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

 

 

 

samedi, 28 mars 2015

Allocution de Jean-Claude Fert aux obsèques de Bernard Lacroix

numérisation0001.jpg

L'arbre blanc, huile sur carton (32×23) de Bernard Lacroix

 

 

 

 

Bernard Lacroix est donc mort lucide dans la tombée du soir.

 

Il est mort à l'aube du printemps, bien qu'il eût sans doute souhaité, lui, le chrétien, mourir un peu plus tard, pendant un de ces jours de la Passion, qui avait fait dire trente ans avant à Jacques Miguet alors agonisant, que souffrir et mourir à cette époque était un honneur...

 

J'ai connu Bernard au début des années soixante, dans son musée naissant. Il était encore le paysan-poète que, dans le fond, il n'a jamais cessé d'être. Il publiait déjà ses poèmes, enrichissait jour après jour son musée, conscient que, s'il ne le faisait pas, personne ne le ferait à sa place, ou alors le ferait trop tard. Il jouait du piano, dessinait merveilleusement et peignait, quand il le pouvait, tout en continuant à s'occuper de ses arbres et de cette terre dont il était bâti. Il se mettra assez rapidement à la sculpture, ou plutôt à la récupération et à la réutilisation de tous les objets délaissés de ce monde paysan dont l'usage était devenu obsolète, pour leur redonner une seconde vie, faisant là aussi, patiemment, œuvre de sauvegarde. Rien de ce monde agricole, alors réduit dans son village comme ailleurs, à une survie illusoire, ne devait disparaître... Tout devait être conservé ou métamorphosé. Merveilleuse et ironique revanche, par la grâce de cet homme, de ces outils séculaires condamnés ailleurs à l'abandon et au mépris. Un monde millénaire s'écroulait sous ses yeux? Qu'importe, il allait en transcender la dépouille! Ce devoir de mémoire qu'il s'infligea jusqu'à l'épuisement le verra donc immortaliser des milliers d'objets d'un quotidien condamné, constituant, avec une patience et une fièvre indispensables, une collection sans équivalent. Il procédait aussi en cela à légitimer et à conforter l'œuvre de cet autre homme exceptionnel, auquel il vouait admiration et respect :

Jacques Miguet, qui avait entrepris une action culturelle hors normes dans ce qui était encore un coin de la campagne française, d'abord au cœur de Douvaine puis dans ces "granges de l'esprit" qui continuent, grâce à une poignée de veilleurs, à éclairer des étés qui en ont bien besoin. Jacques Miguet, médecin à la culture universelle, pour qui Bernard écrira cet émouvant poème posthume, Le Berger, et dont il défendra avec vigueur les choix dans tous les domaines de l'esprit.

 

Très vite la renommée de Bernard dépassa son village où nous sommes aujourd'hui rassemblés. Cet homme de goût s'éprit alors de Nernier , petit joyau, où il eut l'opportunité d'acquérir l'ancienne fruitière qu'il restaura avec ferveur et respect, la transformant en ce qui allait devenir le Musée du lac où il accueillit pendant de nombreuses années des artistes confirmés ou en devenir. Nernier où les soirs d'été n'en finissaient plus, donnant au village des airs de Saint-Paul-de-Vence mais où le vin blanc frais, servi sous les tonnelles, pouvait s'avérer, à la longue, d'une efficace et redoutable traîtrise...

 

Bernard était musicien. Pas seulement l'organiste du couvent de La Visitation — que d'admiratrices à son corps défendant! — mais il était aussi un pianiste talentueux. Je me souviens des soirées d'été de la fin des années soixante où il avait installé son piano dans la salle en pierre de ce qui n'était pas encore la galerie dans laquelle il nous fit l'honneur d'exposer, et je me souviens que le public lui demandait de jouer les morceaux les plus divers et les plus invraisemblables, il connaissait tout. Il jouait tout.

 

Bernard était un conteur.Un conteur inégalable. Les histoires les plus anodines prenaient dans sa bouche des dimensions épiques et les rires qu'elles déclenchaient étaient inarrêtables. Sa voix, si particulière, et ses intonations, donnaient à ses récits une saveur rare. Les histoires de Bernard Lacroix... Il y a dans cette assemblée des gens qui se souviennent de ces histoires mémorables... Du mulet qui refusait de tirer le char quand il arrivait devant le panneau Cervens à l'inséminateur souffreteux dont la maigreur laissait la vieille fermière dubitative, le monde paysan était au cœur de cet humour tendre et déjanté... Des milliers de blagues que lui seul savait raconter...

 

Bernard avait mille choses à faire si bien que parfois il oubliait d'honorer de sa présence les repas auxquels il était invité. Quand on lui téléphonait avant de se mettre à table, on devinait au ton de sa voix qu'il avait oublié l'invitation mais il se reprenait de suite : "figure-toi qu'au moment où j'allais venir, ma mère s'est sentie mal, j'ai dû rester...". Il nous l'a servie quelques fois, celle-là... Une chose était pourtant vraie : l'amour qu'il portait à sa mère. Il y avait dans sa chambre, à Cervens, une photo de groupe jaunie où elle figurait dans la fraîcheur de la jeunesse et il se plaisait à dire : "regarde comme elle était belle..."

 

Bernard possédait tous les dons. Sauf celui de la finance. L'argent était quelque chose d'abstrait. Et puis ça changeait tout le temps ; alors, pour ne pas s'embrouiller, il convertissait les euros en anciens francs de sa jeunesse, ce qui donnait des situations cocasses comme ce jour pas si lointain où, à la stupeur générale, il déclara devant un auditoire ébahi qu'il lui restait deux jours pour payer le solde de son impôt sur le revenu qui s'élevait à ... "deux millions"! Je vous laisse le soin de la conversion...

 

Et puis vint le temps de la souffrance.

Oh, certes, la souffrance, Bernard Lacroix l'avait connue et apprivoisée depuis belle lurette ; la souffrance indicible ; la souffrance inexprimable ; la souffrance muette... Mais là encore, une vie d'exception menée tambour battant avait laissé derrière la porte des limbes la tristesse du souvenir enfoui. Il y a plusieurs vies dans la vie d'un homme et cette souffrance vécue dans l'enfance s'est dissoute, chassée par le talent et la dimension de cet homme hors du commun.

Non, la souffrance dont il nous faut parler, c'est celle du corps qui abandonne dans une chambre celui qui devra désormais se battre pour tenir un pinceau ou une plume. Oh, certes, il nous faut rendre hommage au dévouement et à l'élégance de la direction et du personnel de la maison de retraite de Cervens qui ont permis l'aménagement en atelier de la chambre voisine de celle de Bernard, l'autorisant ainsi à poursuivre, à son rythme, son travail de peintre et de poète, étant entendu qu'il lui était devenu impossible, physiquement, de souder le métal nécessaire à son travail de sculpteur. On avait lancé un défi à Bernard après son accident cardio vasculaire : peindre à son rythme et selon son désir et voir si le résultat pouvait faire l'objet d'une exposition. Bernard y parviendra, au-delà de toute espérance. En 2013, il y a moins de deux ans, on pouvait présenter son travail à Yvoire et l'année dernière il exposa des collages sur les murs que la direction de la maison de retraite avait mis à sa disposition.

Mais la souffrance était la plus forte d'autant plus qu'à la paralysie s'ajouta un mal dévastateur qui ne laisse que peu d'espoir à ceux qui en sont atteints. Bernard aura toutefois gagné son dernier combat : celui contre la déchéance. Il est mort dans la lucidité et, à ne pas douter en ce qui le concerne, dans l'espérance.

 

 

Jean-Claude Fert   

 

 

 

jeudi, 05 mars 2015

Le motif du papillon dans quatre poèmes de Bernard Lacroix

hokusai, pivoines et papillon.jpg

Hokusai, Pivoines et papillon

 

 

 

 

 

Le motif du papillon revient dans quatre poèmes de Bernard Lacroix :

 

Le papillon (Petites choses d'hiver)

Le papillon (L'herbier du temps)

Papillon de nuit (L'herbier du temps)

La lumière (Reflets oubliés)

 

 

 

 Ce motif est très ancien, il apparaît dans les enluminures médiévales du IXe au XVe siècle, on le trouve, par exemple,  dans ce Livre d'heures où il est associé à des fleurs et à des fruits :

 

 

Hastings_book_of_the_hours.jpg

Livre d'Heures d'Hastings, vers 1470

 

 

Á la même époque, il figure en ornement et toile de fond des portraits, ainsi dans ce célèbre tableau qu'on peut voir au musée du Louvre :

 

Pisanello, princesse d'Este.jpg

Pisanello, Portrait d'une princesse de la maison d'Este (XVe siècle)

 

 

Au XVIIe siècle, le motif du papillon est omniprésent dans les natures mortes de la peinture européenne, en particulier dans les peintures flamande et hollandaise. Il est souvent  associé au thème des Vanités, ces natures mortes de l'art baroque qui évoquent la fuite du temps, le memento mori : flammes de bougies, clepsydres, sabliers, crânes humains, livres écornés, fleurs fanées, rappellent à l'homme qu'il est mortel et qu'il doit penser à son Salut. Il apparaît aussi  dans des natures mortes purement ornementales, tel ce bouquet de fleurs d'un peintre flamand :

 

 

PapillonsPilipsDeMarlier1640.jpg

Philips de Marlier, Nature morte, 1640.

 

 

 

 Comme on le voit à travers ces exemples, le papillon n'est jamais représenté dans la nature. Bien qu'il soit figuré de façon réaliste,  c'est un motif qui appartient à la symbolique chrétienne : il symbolise l'éphémère, la fuite du temps, mais aussi et surtout la destinée de l'âme et la résurrection.

 

*

 

En revanche, dans les quatre poèmes de Bernard Lacroix, le papillon est d'abord représenté dans la nature. D'un poème à l'autre, le regard passe de l'observation à la contemplation et de la contemplation à la symbolique.

Dans le poème Le papillon qui  ouvre le recueil le plus ancien, Petites choses d'hiver,  le poète capte la légèreté et la grâce du papillon à travers la personnification des blés :

 

"Heureux le papillon

Dont la seule besogne

Est de se poser sur le cou frêle des moissons".

 

Dans L'herbier du temps, le rythme du poème et le lexique de l'inconstance tracent les courbes elliptiques du vol du papillon :

 

"Partagé entre le jour et la nuit,

Indécis, inconstant, instable...

[...]

Hésitant sans cesse contre la mort et la vie"

 

Le papillon nous apparaît comme une merveille de la nature, une créature libérée de la pesanteur qui accable l'humanité :

 

" Il ne connaît des saisons que le soleil,

Des fleurs que le parfum,

De la vie que l'amour."

 

Mais sa vie est éphémère, son apparition aussi brève que la belle saison, fugace comme le bonheur et l'amour, c'est pourquoi il a trouvé sa place parmi les Vanités, symbole de la fuite du temps :

 

" Laissez le fillettes bleues,

Laissez le vivre sa chance :

Une joie passe,

Un sourire s'envole,

Un été s'en va..."

 

Dès lors, s'identifiant au papillon, le poète réactive la symbolique chrétienne : le papillon devient le symbole de l'âme en quête de la lumière divine, de la vie éternelle.

Au motif du papillon diurne, voletant heureux et libre sur les blés et les fleurs, se substitue celui du papillon nocturne, symbole de l'âme humaine, fragile et vulnérable, l'un de ceux qu'on retrouve

"Collés à la fenêtre au petit matin,

Tués par cette autre vie qu'ils ont tant cherchée"

 

En peu de mots, le poète dit la difficulté du combat spirituel, "aussi brutal que la bataille d'hommes" comme l'écrivait Arthur Rimbaud. Combat où le papillon de nuit n'a aucune chance, lui qui meurt d'approcher la lumière et la cherche pourtant, combat qui épuise l'homme :

 

" Papillon de nuit,

Je cherche désespérément la lumière

Et puis, quand elle est là,

Trop fatigué pour la prendre,

Je m'endors."

 

Bernard Lacroix pénètre au plus profond du mystère de la foi. L'âme de l'homme désire la lumière divine comme le papillon de nuit désire la lumière :

 

"Je voudrais mourir d'éblouissement

Comme ces papillons"

 

Si ce désir paraît une folie dans notre société occidentale matérialiste, il témoigne pourtant de la liberté de l'homme qu'une vie vouée aux biens matériels ne comble pas. L'homme est libre de chercher et d'aimer Dieu, de Le chercher au risque de se perdre, comme nous le rappellent aujourd'hui les chrétiens d'Orient qui choisissent l'exil ou le martyre plutôt que de renoncer à leur foi. 

La beauté du papillon, célébrée par les peintres et les poètes, porte l'Espérance de la vie éternelle, symbole de l'âme humaine que la barbarie totalitaire ne pourra jamais anéantir.

 

 

Élisabeth Bart-Mermin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi, 02 février 2015

Espoir

Selso-Kirk_2.jpg

 

 

 

 

 

Écarte un peu les nuages

Pour qu'il en sorte l'oiseau bleu

Qui a nom: Espoir!

Vol obstiné dans le ciel d'hiver,

Reflet d'une voile oubliée entre deux orages,

Enseigne du paradis,

Neige éternelle au fronton de la douleur.

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

mardi, 27 janvier 2015

Je ne mérite pas le ciel

P1020342.JPG

Photographie JN Bart

 

 

 

 

 

Je sais que je ne mérite pas le ciel

Mais je ne mérite pas l'enfer non plus.

 

Le seigneur me fera une petite place,

Une toute petite place aux limbes,

Ce paradis des damnés angéliques

Où les fleurs sont noires

Et les oiseaux muets.

 

Je me mêlerai aux jeux tristes des enfants avortés,

Á tous ceux à qui on a refusé l'eau sacrée

Clef des joies éternelles.

 

Chassé par quelque petit mort

Je viendrai me jeter éperdument contre sa fenêtre

Y laissant chaque fois

Un peu de la poussière grise de mes ailes!

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

lundi, 15 décembre 2014

Crépuscule sur le port

P1010791.JPG

Photographie  JN Bart

 

 

 

Les petites lueurs obstinées s'épuisent

 

    Il ne reste des bruits que des échos épars,

    Les gestes se reposent.

    Les portes closes sont autant de lèvres muettes,

    Le silence de la nuit distille les mots du jour

    Que la lune vient boire.

 

 

Bernard Lacroix, Reflets oubliés

vendredi, 05 décembre 2014

La pauvre maison

numérisation0005.jpg

La pauvre maison, gouache de Bernard Lacroix

 

 

 

Des lambeaux de ciel éteints

Que des branches avides essayent de saisir

Dégringolent des falaises.

Les arbres n'auront jamais de fruits,

Quelques semblants de feuilles à peine.

 

Et pourtant,

Là dessous,

Une maison semble vivre

Un peu tordue, un peu bancale,

Comme les arbres plus haut décrits.

 

Ce versant n'a pas choisi d'être à l'ombre.

On dirait, vu d'ici,

Que la montagne

Serre son enfant débile

Dans ses bras.

 

 

Bernard Lacroix, Ciels, arbres et labours